Mai 68 – Place de la Concorde, « Vive de Gaulle », « A bas l’anarchie ! »

« Je ne me retirerai pas ! »

Le 30 mai 1968, le général de Gaulle annonce à la radio en 2 minutes 40 qu’il reste à son poste, dissout l’Assemblée nationale, maintient son Premier ministre Georges Pompidou, et reporte le référendum.

Après l’annonce du chef de l’État, des centaines de milliers de Parisiens se mettent à défiler sur les Champs-Élysées, de la place de la Concorde vers l’Etoile, en criant « La France au travail« , « De Gaulle n’est pas seul« , « A bas l’anarchie » ou « Le communisme ne passera pas« .

PARIS, 30 mai 1968 (AFP) – Au chant de la « Marseillaise », plusieurs centaines de milliers de personnes – certains avancent le chiffre d’un million – ont remonté en fin d’après-midi, à l’appel des Comités d’action pour la défense de la République, les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à l’Etoile, durant près de trois heures.

Hérissée de drapeaux tricolores et de banderoles, la foule massive en rangs serrés, devait ainsi déferler sur l’avenue la plus célèbre du monde, scandant des slogans tels que « La France au travail », « Avec nous les Français », « Le communisme ne passera pas », « De Gaulle, De Gaulle », « Pompidou Bravo », et aussi des cris hostiles à l’endroit de François Mitterrand.

Très nombreux étaient les jeunes, garçons et filles, celles-ci portant des robes tricolores. Dans cette foule faite de gens de toutes conditions, peu de brassards. Le service d’ordre paraissait improvisé, constitué par des volontaires recrutés sur place.

Des grévistes des PTT sont regroupés autour d’un transistor à Paris, le 30 mai 1968, pour écouter l’allocution de Charles de Gaulle

AFP/Archives

En tête de cortège, roulant au pas, des automobiles pavoisées, des motocyclettes et dans leurs petites voitures de grands mutilés, puis les drapeaux des anciens combattants.

Dans les premiers rangs on reconnaissait des ministres, André Malraux – lorsqu’il apparut à l’Etoile émergeant d’une escorte de parlementaires ceints de leur écharpe tricolore, il fut l’objet d’une longue ovation -, Maurice Schumann très acclamé lui aussi, Michel Debré, Louis Joxe, Georges Gorse, Yvon Bourges… D’anciens ministres, Alain Peyrefitte, Alexandre Sanguinetti, de nombreux députés, des sénateurs, des compagnons de la Libération, du balcon de l’ancien ministère de la Marine, François Mauriac avait assisté au rassemblement des manifestants. Acclamé, il se joignit à eux et les suivit en voiture un long moment.

Slogan scandé à la hauteur de l’ELysée « De Gaulle n’est pas seul ».

Au fur et à mesure de sa marche, très lente, le cortège s’enrichit de nouveaux éléments qui l’attendaient à chaque carrefour, absorbant au passage des milliers de gens qui s’étaient massés sur les trottoirs, le transistor en bandoulière, applaudissant au passage les manifestants.

Le Président de l’Assemblée Nationale Jacques Chaban-Delmas annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale, le 30 mai 1968.

Sur le terre-plein de l’Arc-de-Triomphe, le ministre des anciens combattants, M. Henri Duvillard, arborant la médaille militaire sur son veston, attendait ayant à ses côtés ses deux aides de camp en uniforme. Mais fut retardée de près d’une heure pour la circonstance, sur le tombeau du soldat inconnu, la traditionnelle et quotidienne cérémonie de la flamme : dépôt de gerbes, sonnerie aux morts, Marseillaise, l’hymne national devait être repris en chœur par des milliers de voix.

Chaban-Delmas était aussi à l’Arc de Triomphe à l’arrivée du cortège, on l’entendit crier « Vive la République, Vive la France« .

A 20H30, des groupes compacts arrivaient encore à l’Arc de Triomphe qu’ils contournaient tandis que, par haut-parleur, l’ordre de dispersion était donné. C’est alors que, aux applaudissements d’une foule maintenant déchainée, des jeunes gens se mirent en devoir d’escalader la flèche d’une grue géante servant aux travaux du métropolitain, pour y arracher le drapeau rouge que des grévistes avaient hissé et le remplacer par le drapeau national.

La décolonisation et l’affaire algérienne

La communauté franco-africaine

L’appel au général de Gaulle en mai 1958 résulte avant tout de l’incapacité de la IVe République à faire face aux enjeux de la décolonisation. La défaite en Indochine (1946-1954) avait traumatisé l’opinion publique, qui voyait dans l’Empire un moyen de pérenniser le rôle de nation majeure de la France, et les autonomies garanties à la Tunisie (1954) par Pierre Mendès France et au Maroc (1955) par Edgar Faure, suivies d’une rapide accession à l’indépendance pour ces deux pays, avaient contribué à crisper encore le débat sur la décolonisation.

Pour le général de Gaulle, l’avènement de la Ve République, et les marges de manœuvre que celle-ci offre aux gouvernements, sont indispensables pour régler des enjeux aussi lourds.

Une tournée de 20.000 kilomètres en 9 jours. Tchad, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Guinée, Madagascar, Sénégal et Algérie. En ce mois d’août, trois mois après être revenu aux affaires, le Général réalise une tournée africaine afin de convaincre les populations d’adhérer à son projet de nouvelle constitution. Ce voyage, titre en Une Le Figaro, suscite un «enthousiasme indescriptible».

La une du quotidien « Le Figaro »

On peut ainsi remarquer que le férendum sur la Constitution de septembre 1958 porte aussi sur la création d’une communauté franco-africaine : les pays d’Afrique sub-saharienne, dont les dirigeants, comme Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ou Léopold Sédar Senghor, ont été formés par le système politique français, choisissent alors à une large majorité d’appartenir à une communauté avec le France, et sont libres de prendre leur indépendance. Seule la Guinée de Sékou Touré rejette ce cadre en septembre 1958, accédant immédiatement à l’indépendance. En revanche, les autres composantes de la Communauté y accèdent progressivement entre 1959 et 1960.

28 septembre 1958 : le projet de Constitution est approuvé par 79,2% des suffrages exprimés en métropole, plus de 96% en Algérie, 93% dans les départements et territoires d’outre-mer, sauf en Guinée qui a voté « non « 

L’indépendance de l’Algérie

Dès son « retour aux affaires », le général de Gaulle se rend à plusieurs reprises en Algérie et recherche les moyens d’inclure l’Algérie dans la communauté Franco-africaine qui vient d’être validée par le référendum constitutionnel.

Depuis le commencement de l’année 1959, la pacification militaire s’est poursuivie en Algérie sous le commandement du général Challe. La mise en œuvre du plan de développement économique et social, défini le 3 octobre 1958 à Constantine par le général de Gaulle, s’opère sous l’impulsion de M. Paul Delouvrier, Délégué général du gouvernement en Algérie. Mais aucun progrès n’a été accompli dans l’ordre d’une solution politique, la majorité des Européens d’Algérie réclamant l' »intégration », alors que les chefs de l’insurrection revendiquent l’indépendance. Le général de Gaulle prononce un discours radiotélévisé le 16 septembre 59 par lequel il énonce le principe fondamental de sa politique à l’égard de l’Algérie : celui de l’autodétermination

Le Général y précise :
« Le 28 septembre dernier, les Algériens ont, par référendum, adopté la Constitution et marqué leur intention que leur avenir se fasse avec la France. Le 30 novembre, ils ont élu leurs députés ; le 19 avril, leurs Conseils municipaux ; le 31 mai, leurs sénateurs. » Et il poursuit : « …la Communauté est fondée, entre la France, onze États d’Afrique et la République malgache. Enfin, au milieu d’un monde où il s’agit tout à la fois de sauvegarder la liberté et de maintenir la paix, notre voix est écoutée. … Pourtant, devant la France, un problème difficile et sanglant reste posé : celui de l’Algérie. Il nous faut le résoudre. Nous ne le ferons certainement pas en nous jetant les uns aux autres à la face les slogans stériles et simplistes de ceux-ci ou bien de ceux-là qu’obnubilent, en sens opposé, leurs intérêts, leurs passions, leurs chimères. Nous le ferons comme une grande nation et par la seule voie qui vaille, je veux dire par le libre choix que les Algériens eux-mêmes voudront faire de leur avenir. ».

Puis l’Assemblée nationale approuve par 441 voix contre 23 et 28 abstentions.

Le 28 octobre suivant, le Général adresse un message à l’armée en Algérie dans lequel il explique la nécessité de l’autodétermination.

« … Sous ma responsabilité et en connaissance de cause, j’ai fixé ce que doit être notre action en Algérie… Plus tard, … il s’agira d’assurer la liberté et la dignité de la consultation par laquelle les Algériens décideront eux-mêmes de leur destin dans des conditions qui seront élaborées et précisées en temps utile. Il sera alors essentiel que ce choix soit complètement libre, faute de quoi le problème ne serait pas vraiment résolu et la France veut qu’il le soit. »

Du 24 janvier au 2 février 1960, les pro-Algérie française créé le chaos.
C’est la semaine des barricades à Alger en faveur de l’ « Algérie française ».

Dans un discours télévisé le 29 janvier, le Général de Gaulle condamne le « mauvais coup » porté à la France par les insurgés d’Alger et s’engage à rétablir l’ordre public à Alger.

« …j’ai pris au nom de la France la décision que voici : les Algériens disposeront librement de leur destin… » et Pour répondre aux évènements qui viennent de se dérouler à Alger, le Général est ferme :  » pour imposer à la France, à l’État, à moi-même leurs prétentions, certains à Alger sont entrés en insurrection. Ils ont tiré sur le service d’ordre. Ils ont tué de bons soldats. Ils se dressent en armes contre l’autorité de la France. ». (Lire son discours ICI)

Le 8 janvier 1961 se déroule le Référendum sur l’autodétermination de l’Algérie :75,26% de oui.
A la suite de quoi, le 16 janvier suivant, le Front de Libération National Algérien (FLNA) se déclare prêt à ouvrir des négociations avec le gouvernement français. Le 22 avril., refusant le référendum du 8 janvier, les généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller tentent de prendre le pouvoir à Alger en instituant illégalement un « haut-commandement ». Ils doivent y renoncer au bout de 4 jours.

Naissance de l’Organisation Armée Secrète (OAS), regroupant les partisans d’une action violente contre l’indépendance de l’Algérie. (Attentats quotidiens en métropole et en Algérie particulièrement nombreux en avril et août).

Le putsch des généraux. Les dernières heures de l’Algérie française

De 1960 à 1962 c’est l’Algérie pluriethnique qu’on assassine. L’objectif des extrémistes, c’est contraindre le général de Gaulle au départ. Grossière erreur de jugement ; le Général n’appartient pas à la race des hommes d’État frileux.

En ce 24 janvier 1960, Alger présente son visage des mauvais jours. Le « Front National Français » de Jo Ortiz, le cafetier du Forum, décrète la grève générale. Officiellement il s’agit de protester contre le rappel du général Massu, considéré comme le plus sûr garant de l’Algérie Française. En réalité, le patron des unités territoriales (les « UT ») veut rallier l’armée à sa cause.

Dès 15 h 00, des jeunes gens dépavent la rue Charles-Péguy et montent une barricade. Une foule immense envahit le plateau des Glières. On veut congratuler les 2000 « UT » d’Ortiz et les 500 volontaires regroupés autour de Lagaillarde dans l’université transformée en bunker. Un peu après 18 h 00, les gendarmes mobiles, descendant les escaliers du Forum pour dégager le centre, se font tirer à vue et ripostent pour se dégager. Pour la première fois en Algérie, des Français ont pris pour cibles d’autres Français. Lourd bilan : 14 morts et 125 blessés pour les forces de l’ordre, 6 morts et 24 blessés chez les manifestants.

Dès le lendemain, le mauvais folklore cocardier reprend ses droits. De Gaulle y met un point final en prononçant l’un de ses plus grands discours (29 janvier 1960) : « Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble une nouvelle fois face à une lourde épreuve. En vertu du mandat que la peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive » Si de Gaulle cédait aux coupables qui rêvent d’être des usurpateurs, « la France ne serait plus qu’un pauvre jouet disloqué sur l’océan des aventures ». Tout est dit. Les hommes de Lagaillarde se rendent « avec les honneurs ».

Le 20 avril 1961, les généraux Challe et Zeller embarquent clandestinement dans un « Nord 2500 » dont la destination est Blida dans la Mitidja. Le général Jouhaud, seul pied-noir du pronunciamento se trouve déjà sur place. La présence de Maurice Challe à la tête de la conjuration étonne d’autant plus qu’il est particulièrement attaché aux valeurs républicaines.

Le 22 avril, les généraux Challe, Salan, Zeller et Jouhaud, avec l’appui du 1er régiment de parachutistes, commettent un coup de force à Alger. Les putschistes contrôlent Alger. Morin et Cambiez, placés à la tête de l’Algérie par de Gaulle, sont mis aux arrêts.

Le 23 avril, de Gaulle décide d’assumer les pleins pouvoirs prévus par l’article 16 de la Constitution. Il en informe la Nation dans une intervention télévisée : « :… Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. Les coupables de l’usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spéciales, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne, égarée de crainte et de mythes, l’impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite ; il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques. »

La fin des hostilités en Algérie

18 mars 1962.  L’Accord d’Évian entre les représentants du gouvernement français et du Front de Libération National Algérien proclame le cessez-le-feu.

27 mars. Constitution à Alger d’un exécutif provisoire algérien.

8 avril. Le peuple français approuve par référendum les accord d’Evian par une majorité de plus de 90% des suffrages exprimés.

3 juillet. Le Général de Gaulle préside à l’Élysée le Conseil Supérieur de la Magistrature. La France reconnaît l’indépendance de l’Algérie et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)

Un tsunami politique digne de la grandeur de la France

Dans un monde divisé par la guerre froide,Charles de Gaulle reconnait la nouvelle Chine de Mao Zedong. Premier pays occidental à établir des relations avec la Chine, les Chinois apprécient cette démarche de la France et du général de Gaulle.

De Gaulle reconnait la Chine.

Un bref et sobre communiqué publié simultanément à Pékin et à Paris le 27 janvier 1964 annonce l’instauration de relations diplomatiques entre la France et la Chine.
Lors de sa conférence de presse du 31 janvier suivant, le général de Gaulle justifie sa décision par le “poids de l’évidence et de la raison”.
Cette nouvelle eut l’effet d’un “tsunami politique” dans les chancelleries. La France, par le Général, confirme à la face du monde sa volonté d’avoir sa propre politique indépendante.

Une longue démarche volontariste

Cette reconnaissance est l’aboutissement d’une longue démarche comme le précise le général de Gaulle dans une note datée de janvier 64 (Lettres, notes et carnets) à Jacques de Beaumarchais ambassadeur : « Cette question avait été abordée par le maréchal Tchen Yi dans les conversations que j’avais eues avec lui à Genève en 1962, à l’occasion de la Conférence sur le Laos. Elle a été reprise il y a peu de temps lors du voyage que M. Edgar Faure a effectué en Chine sur l’invitation du gouvernement de Pékin ».

Mais les consignes sont claires tant les discussions ont été âpres : « De part ni d’autre il ne peut être question de poser des conditions. Il s’agit donc essentiellement de définir une procédure : la plus simple semble être la meilleure. Il suffirait d’annoncer par un communiqué la décision prise d’un commun accord par les deux gouvernements. Ce pourrait être un communiqué conjoint, ou deux communiqués identiques publiés simultanément dans les deux capitales. Le texte mentionnerait simplement la décision d’établir des relations diplomatiques et d’échanger très prochainement des ambassadeurs. »

Un objectif : s’émanciper des contraintes de la guerre froide

Le témoignage concret de Claude Chayet, chargé par le général de Gaulle d’ouvrir l’Ambassade de France à Pékin témoigne et insiste sur l’importance d’une telle décision politique. La reconnaissance de la Chine communiste, « a été dans l’ordre politique un tsunami, une gigantesque nouvelle qui a secoué toutes les chancelleries, qui les a pris presque de court. Nous vivions une situation normale, établie et subitement voilà un des grands acteurs de l’époque qui décide tout seul et sans en avertir personne de reprendre les relations diplomatiques avec la Chine. »

En Chine, la reconnaissance Française est considérée comme une « explosion nucléaire diplomatique ».  Zhang Xichang, chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, fort de sa longue carrière diplomatique, témoin direct, qualifie cet événement de « portée historique » et affirme : « Dès 1949, il y avait des contacts officiels ou officieux entre la Chine nouvelle et la République française, malgré l’absence de relations diplomatiques. Au milieu des années 50, il y eut quelques sondages officieux de la part des autorités françaises sur certains arrangements transitoires d’ordre économique, culturel ou consulaire. Cependant, avant 1963, aucun gouvernement, aucun homme politique français n’a pris de contact officiel ou officieux avec le gouvernement chinois en vue de la normalisation de nos relations ».

La Mission d’Edgar Faure

Zhang Xichang ajoute : « …le 22 octobre 1963, un invité mystérieux arriva à Beijing, sans titre, ni dignitaire officiel ni diplomate, qui hébergeait à la Résidence des honneurs d’Etat Diaoyuatai dans un beau quartier ouest de la capitale. Edgar Faure (ancien président du Conseil des ministres de France), désigné comme envoyé du Général de Gaulle avait la mission de faire des démarches visant à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine sous la direction du président Mao Zedong.

« En qualité de chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, j’allais à la rencontre de M. Faure à la frontière entre le continent et Hongkong. Il était porteur d’une lettre manuscrite du Président de Gaulle. Au lieu d’écrire au gouvernement chinois que la France ne reconnaissait pas encore, le Général de Gaulle se contenta d’écrire à Edgar Faure lui-même, mais, en fait, le vrai destinataire était le gouvernement chinois. Cette lettre « personnelle », sans donner un mandat officiel à Faure, était destinée à l’investir des pouvoirs nécessaires pour entrer en négociation avec nos dirigeants au sujet de l’établissement de relations diplomatiques. »

Taïwan, une épine dans le pied

En effet, Taïwan, Rpublique de Chine, opposée et revendiquée par la Chine populaire, reconnue par des Etats au nombre desquels la France, est un obstacle majeur dans les négociations. La Chine populaire refuse toute idée de création de « deux » Chine. Finalement, Edgar Faure et ses interlocuteurs chinois rédigent une version acceptée par le président Mao.

Et Zhang Xichang entrevoit alors une issue favorable du côté de Paris. Effectivement, après le retour d’Edgar Faure, le Président de Gaulle donna une suite positive à l’affaire et le document signé par les deux parties en Chine fut rendu officiel.

Pour la France, une seule Chine

Le 6 février, le général de Gaulle, dans une note adressée à MM. Pompidou et Couve de Murville, indique que « du point de vue international il n’y a qu’une Chine » et que cela implique « de ne pas reconnaître le statut diplomatique de Taïwan. »

Le 10 février suivant, le maréchal Chiang Kai-Shek, Chef du Gouvernement chinois de Taïwan, rompt les relations diplomatiques avec la France.

Le traité franco-allemand de l’Élysée (1963)

Acte majeur de la réconciliation franco-allemande, et moteur de la construction de l’Europe, la signature du traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963, est inséparable de l’échec
du plan Fouchet (lien).

Ratifié en juin 1963 par l’Assemblée nationale et le Sénat, le traité de l’Élysée exprime en effet deux significations au-delà de la coopération économique (agriculture, énergie, industries, transports…)

Pour une autre Europe

Le traité franco-allemand de l’Élysée constitue tout d’abord un substitut au projet d’Europe politique. Le traité de l’Élysée est en effet basé sur la réalisation de projets communs (dans les domaines de l’armement, de la culture, l’éducation-jeunesse et des relations diplomatiques) et surtout sur une concertation systématique dans les domaines des affaires étrangères, de la défense et des questions culturelles, ce qui correspond aux domaines d’actions communes prévues par le plan Fouchet.

Pour Charles de Gaulle Il s’agit d’une première étape à deux, en attendant l’adhésion ultérieure des autres partenaires européens :

« Les autres aussi se rejoindront à la longue à nous, mais je le demande encore une fois, Monsieur le Chancelier, car c’est une question très importante pour la France : êtes-vous prêt si cela est nécessaire à accepter une collaboration à deux ? »propose-t-il au Chancelier Adenauer lors de sa visite à Paris en juillet 1962

Le traité de l’Élysée n’est cependant pas seulement un embryon, à deux, d’union politique. La question allemande est inséparable de la volonté européenne de Charles de Gaulle : construire l’Europe c’est tout autant pacifier l’Allemagne « prussienne » que l’ancrer en Europe occidentale, la détourner de l’Europe de l’Est et de mettre fin à la tutelle américaine.
Il s’agit en outre et surtout pour Charles de Gaulle, « touché jusqu’au tréfonds de son âme » par l’accueil que lui a réservé le peuple allemand en septembre 1962, de la manifestation d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France, entre le peuple allemand et le peuple français, cette coopération franco-allemande devant être le levier fondamental de la construction de l’Europe.

La volonté de bâtir l’Europe autour d’un axe Franco-allemand avait déjà été évoqué par le général de Gaulle dans un discours prononcé sur la pelouse Bagatelle au Bois de Boulogne le 1er mai 1950, seulement 5 ans après la fin de la guerre 39-45.

« Votre mémorandum du 20 septembre m’a intéressé. Je vous remercie de me l’avoir aimablement adressé, d’autant plus que je pense toujours, avec vous-même, que l’Europe ne saurait se construire sans une entente directe entre la France et l’Allemagne. »

Charles de Gaulle (1er mai 1950)

L’indépendance

Et le 14 septembre 1958, à la Boisserie, dans sa demeure à Colombey-les-Deux-Églises, le Général précise à Konrad Adenauer : « En résumé, je suis d’accord avec vous sur la nécessité d’unir la politique de l’Europe, c’est-à-dire la politique fédérale et celle de la République française, d’établir un contact permanent, organique pour arrêter notre politique commune. Je souhaite que cette politique soit la nôtre et qu’elle se manifeste d’une manière indépendante à l’égard des Américains, dans les questions mondiales et européennes. »

« L’Europe c’est l’affaire de la France et de l’Allemagne. Ni l’Allemagne seule ni la France seule ne peuvent faire l’Europe. Nous sommes le noyau essentiel de cette Europe et sans le noyau il n’y aura pas d’Europe. »

Charles de Gaulle

Mais…

Pour que le traité de l’Élysée soit ratifié au Bundestag, le chancelier Adenauer doit cependant accepter le 16 mai 1963 un préambule additif, unilatéral, qui l’encadre strictement. C’est l’aboutissement des pressions diplomatiques et économiques des Américains soutenus et appuyés par les partisans, en Europe, des atlantistes au nombre desquels on compte Jean Monnet.

« Convaincu que le traité du 22 janvier renforcera et rendra effective la réconciliation et l’amitié, il constate que les droits et les obligations découlant pour la République fédérale de traités multilatéraux ne sont pas modifiés par ce traité, il manifeste la volonté de diriger l’application de ce traité dans les principaux buts que la République fédérale poursuit depuis des années en union avec les autres alliés, et qui déterminent sa politique, à savoir, maintien et renforcement de l’alliance des peuples libres et, en particulier, étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique ; défense commune dans le cadre de l’Alliance atlantique ; unification de l’Europe selon la voie tracée par la création de la Communauté en y admettant la Grande-Bretagne, renforcement des communautés existantes et abaissement des barrières douanières. »

L’appréciation du traité de l’Élysée est double. Il s’agit en effet d’une part d’une réussite quant à la volonté de Charles de Gaulle de manifester l’existence d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France. Pour Charles de Gaulle la réconciliation franco-allemande est en outre « sans contexte l’un des événements les plus importants et éclatants de tous ceux que l’Europe et le monde ont vécu au long des siècles ».

Mais il s’agit d’autre part d’un échec quant au substitut du projet d’Europe politique. Le préambule additif allemand au traité contredit en effet la conception gaulliste de l’Europe politique, en particulier la volonté de Charles de Gaulle de favoriser l’émergence d’une troisième voie européenne entre les soviétiques et les nord-américains. Conrad Adenauer est remplacé en octobre 1963 par Ludwig Erhard. Celui-ci s’aligne fortement sur la politique américaine. Charles de Gaulle traduit sa déception à cet égard :
« Cependant, il faut bien constater que, si le traité franco-allemand a permis dans quelques domaines des résultats de détail, s’il a amené les deux gouvernements et leurs administrations à pratiquer des contacts, dont, de notre côté, et à tout prendre, nous jugeons qu’ils peuvent être utiles et sont, en tout cas, fort agréables, il n’en est pas sorti, jusqu’à présent, une ligne de conduite commune. »

La poursuite de la construction européenne, notamment sous la présidence de Charles de Gaulle, montrera, à plusieurs occasions, que les approches de la France et de l’Allemagne ne seront pas toujours identiques.

De ce fait, Charles de Gaulle dégage une leçon dans la conduite de la politique étrangère de la France.

Traité-Franco-Allemand du 22 janvier 1963

De Gaulle et Pétain : deux destins face à l’histoire

«On s’occupe de moi ; j’ai quelqu’un de très haut placé qui ne m’abandonne pas. Je sais que le général de Gaulle, mon ancien élève, fait tout ce qu’il peut pour adoucir mon sort. »

Philippe Pétain

Ces paroles, Pétain les a prononcées devant l’aumônier du Portalet, sombre forteresse des Pyrénées où il fut détenu durant quelques semaines à l’automne 1945 après sa condamnation par la Haute Cour. Malgré la violence de l’antagonisme qui les avait opposés, le Maréchal avait des sentiments ambivalents à l’égard de l’homme du 18 Juin.

De son côté, Charles de Gaulle, tout en condamnant avec force l’armistice de 1940, s’est toujours efforcé d’être équitable à l’égard de son ancien supérieur, comme l’atteste ce jugement délivré en 1966 à l’occasion du 50e anniversaire de Verdun : « Si par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que vingt-cinq ans plus tôt il avait acquise à Verdun en conduisant les armées françaises à la victoire ne saurait être contestée ni méconnue par la patrie. »

A priori, tout semblait opposer Pétain et de Gaulle, dont la première rencontre remonte à 1912, quand le futur Maréchal commandait à Arras le 33e R.I. Entre eux il y aura toujours la différence qu’il peut y avoir entre un célibataire endurci, sans famille, et un homme qui a appris l’histoire de France parmi les siens. Issu d’un milieu rural modeste, Philippe Pétain, instinctivement, se rattache à la terre, seule réalité sensible pour lui. Par sa lignée, le futur fondateur de la Ve République a davantage le sens d’une continuité historique et donc d’une nécessaire diversité. Pourtant il est de fait qu’entre les deux hommes exista une forte sympathie cimentée d’abord par un même anticonformisme. Après la Grande Guerre, en plusieurs circonstances, de Gaulle trouva un appui appréciable auprès du Maréchal.

Les relations entre les deux hommes, jusque-là sans nuages, se dégradèrent à partir du moment où celui que ses camarades appelaient « le Connétable » en raison de son attitude altière, devint le « nègre » du Maréchal, candidat à l’Académie française. Pétain entendait être obéi. De Gaulle voulait rester libre et voir son travail reconnu.

Dès lors, une épreuve de force était inéluctable. Elle survint par étapes, cette querelle d’hommes de lettres aggravant encore les rapports entre les deux protagonistes engagés à partir de juin 1940 dans une confrontation sans merci.

1934 : la droite et la gauche traitent de Gaulle par la dérision.

Au moment où est publié « Vers l’armée de métier », Charles de Gaulle parcourt les rédactions des journaux, rend visite aux parlementaires. Manifestement, son comportement n’est plus celui d’un militaire, car opposé à la doctrine officielle qui prévaut alors dans le domaine militaire.

Un homme répond à sa sollicitation. Paul Raynaud tente de réagir à l’Assemblée nationale, mais ni Léon Blum[1], alors Président du conseil, ni le Général Maurin[2], Ministre de la guerre, ne saisissent l’occasion. Léon Blum reste enfermé dans sa doctrine de gauche[3], quant au général Maurin, il est incapable d’imaginer une stratégie différente de celle découlant de la ligne de défense (ligne Maginot). De Gaulle échoue dans son effort de persuasion. De l’Humanité à l’Action française, on traite de Gaulle par la dérision. Il n’avait pour lui ni la gauche, ni la droite. Faiblesse avant 1940, force par la suite.

[1] Léon Blum reçoit une nouvelle fois le Lieutenant-Colonel de Gaulle le 14 octobre 1936 pour lui réitérer ce qu’il a déjà écrit dans le Populaire le 16/12/34 afin de condamner l’armée de métier en raison même de son efficacité présumée : « On ne voit pas comment serait réservé le temps pour le jeu des instances internationales et pour la détermination de l’agression… »

[2] Ministre de la guerre en 1935. A l’issue d’une séance du Conseil supérieur de la guerre, le général Maurin apostrophe de Gaulle : « Adieu, de Gaulle ! Là où je suis, vous n’avez plus votre place ! ».

[3] Après la guerre, Léon Blum reconnaît : « Je dois faire l’aveu que j’avais pris parti contre le lieutenant-colonel de Gaulle. Je dois faire l’aveu d’une seconde erreur. L’armée telle que l’avait conçue le colonel, ces divisions rapides, irrésistibles, toujours prêtes à se frayer une voie au-delà des frontières comme une escadre de cuirassés à prendre la mer, constituaient l’instrument efficace de la sécurité collective ».

Charles de Gaulle, dans ses « mémoires de guerre juge Léon Blum : « Léon Blum était plus attaché que jamais au socialisme. Mais au cours de ses épreuves, des scrupules lui étaient venus quant aux idées professées et à la politique menée, naguère, par son parti. Il les avait réexaminées à la lueur de cette clarté que la lucarne d’un cachot dispense à une âme élevée.« 

Charles de Gaulle à l’école de guerre

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