Les accords d’Évian, 60 ans après

Par Arnaud Teyssier
Président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Et
Frédéric Fogacci
Directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle


 

En règle générale, le recul historique, l’ouverture progressive des archives permettent peu à peu de mieux comprendre les tenants et les aboutissants d’un évènement, et, en définitive, de mieux définir sa place dans une histoire de plus long terme. Dans le cas des accords d’Évian, on serait tenté de considérer que les progrès de la connaissance historique nourrissent plutôt le processus inverse.

La publication de sources et d’études « éclaire » peu à peu un écheveau de réseaux, d’objectifs, de clairs-obscurs qui, pour paraître, déjà, d’une extrême complexité au premier abord, le sont en fait bien plus encore dès lors que l’on progresse dans leur découverte ! Que se joue-t-il, en réalité, à Évian, au mitan du mois de mars 1962 ? La conclusion d’une négociation, ou plutôt la synthèse de négociations nombreuses, menées suivant des canaux parallèles et souvent hostiles les uns aux autres, des deux côtés ? La définition d’une véritable relation franco-algérienne acceptée de part et d’autre, ou la seule acceptation commune d’un cessez-le-feu ? La paix, alors que les actions de l’OAS, comme les guerres intestines entre le gouvernement provisoire et l’armée des frontières côté algérien, feront des premiers mois suivant Évian un déchaînement de violences qui touchera toutes les populations, pieds-noirs, harkis, Algériens ? Des jalons posés pour l’avenir, alors que côté algérien, les négociateurs d’Évian seront éliminés ou écartés dans les semaines suivant l’accord, et que les futurs hommes forts de l’Algérie, Ahmed Ben Bella et le Général Boumediene, considèreront immédiatement lesdits accords comme nuls et non avenus ?

C’est pour démêler cet écheveau que la Fondation a proposé à trois historiens qui travaillent le sujet depuis de longues années, qui ont éclusé tous les fonds d’archives et pu pleinement apprécier les apports les plus récents, de faire le point sur la question, en ayant soin d’adopter une double approche archivistique, française et algérienne – une approche qui nous semble singulièrement éclairante, et seule à même de rendre justice à la complexité du sujet. Maurice Vaïsse, dont le travail de référence sur le putsch d’Alger a été récemment réédité, avait, voici une vingtaine d’années, dirigé le premier colloque sur de Gaulle et l’Algérie [1], dans lequel Chantal Morelle, auteur d’une thèse de référence sur Louis Joxe [2], était intervenue. Sadek Sellam a, pour sa part, signé une étude de fond sur Ahmed Boumendjel [3], figure clé de la négociation d’Evian, ensuite oublié par la mémoire de l’indépendance. Confronter leurs points de vue constituait donc un point d’entrée idéal, les trois ayant travaillé en commun à une édition des compte-rendus des négociations extrêmement éclairante [4].

Comme principal fil directeur, on trouve surtout le chemin suivi par le général de Gaulle, qui, après avoir considéré que l’avènement de la Ve République mettait la France en situation de traiter enfin sérieusement la question posée par le mouvement national algérien, évolue progressivement vers une conception de l’indépendance qui l’amène certes à définir des lignes rouges, mais également à faire confiance à ses équipes comme à ses interlocuteurs. Du côté algérien, également, la présence du Général, sa stabilité au poste, sa capacité à faire face et à prendre des décisions douloureuses est un élément clé qui pousse aux négociations. Le putsch d’avril 1961 est à cet égard un accélérateur : la crainte de perdre un interlocuteur accepté et reconnu pousse Krim Belkacem et d’autres vers la table des négociations. Comment résumer ce parcours complexe, abordé à travers un double regard, à la fois français et algérien ? On voudrait ici poser quelques jalons qui permettront de tirer plein bénéfice des apports de nos historiens.

La première question porte sur le début des discussions. Après l’insurrection de la Toussaint 1954, plusieurs chefs initiaux du FLN sont tués au combat (Mourad Didouche, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’Hidi). Si certains, comme Krim Belkacem ou Mohammed Boudhiaf, assurent la continuité, c’est avec une seconde génération de chefs nationalistes, comme Ahmed Ben Bella, Hocine Aït-Ahmed ou Mohammed Khider, que des canaux de dialogue sont établis, dès 1955. Certes, ces canaux sont officieux (Robert Barrat, André Mandouze), mais le dialogue est bien établi : le gouvernement Mollet envoie, en avril 1956, des émissaires rencontrer la délégation extérieure du FLN, au Caire. Mais en interceptant l’avion d’Air Atlas, le 9 octobre 1956, le gouvernement Mollet prive paradoxalement la France d’interlocuteurs, et favorise l’avènement, côté FLN, d’éléments bien plus « durs », issus de la lutte militaire, tout en favorisant une lutte interne jamais véritablement apaisée. La négociation entre alors dans une phase de sommeil, vitrifiée par l’absence de voix représentatives. Côté français, les tensions au sein de l’armée, l’absence de ligne politique (« il n’existe aucune majorité pour aucune politique en Algérie », déclare Félix Gaillard en octobre 1957) et les initiatives avortées des gouverneurs généraux, Jacques Soustelle puis Robert Lacoste, pour faire émerger des leaders algériens « modérés » conduisent à la crise de mai 1958. Côté algérien, le FLN combat le Mouvement national algérien de Messali Hadj tout en faisant face à des luttes internes violentes : l’organisation mise en place au congrès de la Soummam (août 1956) laisse rapidement place à une rivalité structurante entre « militaires » d’une part, et « politiques » d’autre part, que l’arrestation des principaux chefs en octobre 1956 affaiblit.

Le retour de De Gaulle au pouvoir en mai 1958 amorce une évolution décisive. Il permet de mettre en place, progressivement, une voix française pour négocier. Certes, il s’agit de négocier en position de force : en 1959, le Général valide le plan Challe qui, reprenant le projet de la ligne dite « Morice », vise à couper le FLN de l’« armée des frontières », à la frontière du Maroc. Le chemin vers l’autodétermination, bien connu, passe par différentes étapes, de la proposition avortée de « paix des braves » à l’évolution progressive vers l’autodétermination, qui, de la conférence de presse du 16 septembre 1959 au référendum du 8 janvier 1961, permet de faire progressivement bouger les lignes. Cependant, l’approbation, alors massive en métropole, est absente en Algérie, où la semaine des barricades répond au référendum. De Gaulle lui-même se sert de plusieurs canaux pour négocier, usant des services d’intermédiaires discrets comme Barakrok, nouant lui-même des contacts avec les chefs de la IVe Willaya, reçus à l’Élysée en juin 1960, tout en laissant ses équipes dialoguer avec le GPRA à Melun. La négociation repose de son côté sur une gestion fine des hommes. La substitution de Louis Joxe, Ministre d’État en charge des affaires algériennes en novembre 1960, à Michel Debré constitue un tournant : Joxe ne répond, en effet, qu’au Général et à lui seul. De même, la nomination en juin 1961 comme commandant supérieur interarmées en Algérie du Général Ailleret, relais efficace et interprète subtil des inflexions gaulliennes auprès des militaires change la donne. On recommandera à ce sujet le témoignage d’Ailleret, Général du contingent, assez éclairant sur le contexte des semaines critiques. L’insurrection algérienne de décembre 1960, qui marque profondément de Gaulle et semble constituer un point de bascule vers des négociations sur l’indépendance, puis le putsch des Généraux d’avril 1961, qui convainc le FLN de l’intérêt de traiter avec les émissaires du Général, sont évidemment deux étapes essentielles dans le chemin vers la table des négociations.

Côté FLN, la maitrise de la négociation est un enjeu de pouvoir de plus en plus violent, l’accusation de « bradage » étant sans cesse présente. La stratégie d’internationalisation du conflit, qui justifie la création du GPRA en septembre 1958 (afin de pouvoir interpeller la France devant l’ONU), constitue une ligne de force, mais la présence du Général, la volonté plus ou moins consensuelle de le conserver comme interlocuteur, est la seule autre que l’on puisse identifier. Pour le reste, la négociation est un combat où perce déjà la rivalité structurante entre l’armée des frontières, la direction extérieure et les chefs historiques de l’insurrection, en large partie captifs de la France, d’où émerge la figure centrale du principal acteur encore en liberté, Krim Belkacem. Dès lors, les négociateurs reçoivent un cahier des charges et des argumentaires extrêmement contraignants, négociés au cordeau, la présence à la table des négociations devenant elle-même un enjeu de pouvoir. En ce sens, pour le FLN, réussir à s’imposer comme interlocuteur unique constitue déjà une première victoire, et un élément, problématique mais réel, d’unité.

La négociation elle-même doit être conçue comme un cycle de long terme, qui commence au début de l’année 1961, quand le Général envoie Georges Pompidou négocier secrètement avec des diplomates du FLN, notamment Ahmed Boumendjel ou Saâd Dahlab. Sans entrer dans les détails, abordés de manière limpide par les intervenants, les préalables (Mers El Kébir, le statut du Sahara, que la France imagine un temps internationaliser, la question de Reggane et des sites d’expérimentation nucléaire, sujets évoqués tardivement) comme les pressions diverses sur les négociateurs conduisent à une progression chaotique, accidentée. Une fois les préalables posés, on peut distinguer quatre cycles distincts (Évian I, 20 mai-13 juin 1961, Lugrin, 20-28 juillet 1961, Les Rousses, 11-18 février 1962, Évian 2, 7-18 mars 1962), tous tenus à la frontière suisse, en partie grâce à la diligence bienveillante de diplomates helvétiques comme Olivier Long. Ce cycle est entrecoupé de ruptures : du côté algérien, particulièrement, les négociateurs sont sous pression, tenus de ne franchir aucune des lignes rouges qui circonscrivent la fragile position commune des différentes composantes du FLN. La négociation est nourrie d’exposés historiques, de considérations mêlées de philosophie marxiste, et tourne fréquemment au dialogue de sourds. Seules les initiatives prises pour faire bouger les lignes, qui sont largement dues au Général lui-même (fin du préalable du cessez-le-feu, évolution sur la question du Sahara), sont à même de faire avancer la négociation. Alors que tout semble réglé quand s’annonce le dernier cycle de négociations à Évian, le 7 mars 1962, il faudra pourtant encore 11 journées de travail et de discussions intenses pour arriver à l’accord final, sanctionné par le référendum français du 8 avril 1962, puis par le référendum algérien sur l’indépendance du 1er juillet 1962.

Pourtant, ces accords ne conduisent qu’à une paix en trompe l’œil. Si les opérations militaires sont closes, la violence se déchaîne, touchant les populations civiles. Côté français, l’Organisation Armée Secrète lance une campagne d’attentats destinée à saboter l’application des accords. Côté algérien, la lutte pour le pouvoir entre l’armée des Frontières (le Clan d’Oujda, Boumediene, qui fait alliance avec Ben Bella) et le GPRA, conduit à des surenchères dans l’horreur. Le congrès du FLN à Tripoli (mai 1962) voit Ben Bella condamner la plupart des clauses d’Évian, qu’il n’a pas négociées lui-même, et annoncer la lutte impitoyable pour le pouvoir qui va suivre. De fait, les hommes d’Évian sont soit contraints à l’exil, soit écartés définitivement des décisions. L’été de la discorde, en juillet-août 1962, conduit à un déferlement de violences qui frappent les pieds-noirs (massacres d’Oran) et les Harkis et Mokhaznis, Algériens qui ont fait le choix de combattre aux côtés de l’armée française, démobilisés après Évian. La tâche de Christian Fouchet (Haut-commissaire en Algérie du 19 mars au 3 juillet 1962) puis de Jean-Marcel Jeanneney, premier ambassadeur à Alger, est complexe et douloureuse, et vise à subordonner l’application des accords de coopération à celle des textes d’Évian. C’est donc une période de douleur et de violence qui s’ouvre, pour la population pied-noir, pour les Harkis, et dans un autre contexte pour la population algérienne dans son ensemble, et qui se traduit, pour les premiers, par un exil massif, pas immédiatement conçu comme définitif, mais destiné à le devenir : plus d’un million de personnes traversent la Méditerranée, et la plupart ne reviendront jamais sur leur terre natale.

La relation bilatérale franco-algérienne restera indissociable de ces mémoires douloureuses, antagonistes, et se construira progressivement, sans doute après Évian plus qu’à partir d’Évian : c’est une autre histoire à écrire, où là aussi, quand du côté français, De Gaulle incarne une forme de continuité, la génération des négociateurs d’Évian est une génération perdue dans l’Algérie indépendante. Louis Joxe reçoit ainsi un accueil chaleureux de Boumediene lors de sa venue à Alger en 1968.

Reste que de Gaulle, confronté à des décisions lourdes, douloureuses, violentes, a fait face, a fait front, ne considérant que l’avenir. Il a été sévèrement jugé pour son apparente dureté, assimilée parfois à une forme d’indifférence. Pourtant il était très certainement hanté par les souffrances qui avaient marqué les dernières années de la guerre et le départ de la France. On sait par son aide de camp, Emmanuel Desgrées du Lou, et par Pierre-Louis Blanc qu’il avait même écrit, sur la première version de son manuscrit des Mémoires d’espoir, pour conclure l’évocation de la guerre d’Algérie : « Et que Dieu me prenne en pitié ! », mais qu’il avait finalement retiré cette phrase pour ne pas ouvrir davantage sur ses failles et les doutes qui avaient pu l’agiter.

Autre témoignage : quelques années après la fin de la guerre, alors que les derniers soldats français quittent l’Algérie, son ministre de l’Agriculture, Edgar Pisani, l’interpelle lors d’un entretien en tête-à-tête. Il raconte : « Je lui ai dit : « Vous savez que je suis, depuis longtemps, partisan de l’indépendance algérienne. Pourtant, ce matin, au moment où le drapeau a été ramené, je me suis enfermé dans mon bureau et j’ai pleuré. » Après un long silence, il m’a répondu : « C’est un privilège, Pisani, que d’avoir quelqu’un à qui le dire. » Cette phrase me semble, aujourd’hui encore, signifier, de façon décisive, la grandeur de l’acte politique, l’inévitable, l’essentielle solitude du responsable. Démocratie vraie et solitude aux carrefours de l’histoire. Quel respect réciproque cela suppose-t-il ! »


[1] Voir Maurice Vaïsse, Le Putsch d’Alger, Paris, Odile Jacob, réed 2021, avec une très éclairante postface, et De Gaulle et l’Algérie, 1943-1969, Paris, Armand Colin/Ministère de la Défense, 2012. Voir aussi Michel Debré et l’Algérie, Actes du colloque des 27 et 28 avril 2006, Paris, Éditions des Champs-Élysées, 2007. 

[2] Chantal Morelle, Louis Joxe, Diplomate dans l’âme, Paris, André Versailles, 2010. Voir aussi Comment De Gaulle et le FLN ont mis fin à la Guerre d’Algérie, Paris André Versailles, rééd. 2020.

[3] Sadek Sellam, Ahmed Boumendjel, de la « conquête morale » coloniale à la reconquête de la souveraineté nationale, Paris, Maisonneuve et Larose, 2021

[4] Maurice Vaïsse (dir), Vers la paix en Algérie, les négociations d’Évian dans les archives diplomatiques françaises, Paris, Éditions du C.T.H.S, 2022.

  • Bonjour,
    J’aimerais savoir si durant son parcours, De Gaulle connaissait Boumediene? Merci

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