La France est veuve

10 novembre 1970, 11 heures.

La Une de « France Soir » est visible de loin : « De Gaulle est mort ». Un an et demi après son retrait de la vie politique. La France est en deuil.

À 13 heures, au journal télévisé, le Président Pompidou rend un premier hommage :

« Françaises, Français, le général de Gaulle est mort, la France est veuve. En 1940, de Gaulle a sauvé l’honneur, en 1944, il nous a conduits à la Libération et à la victoire, en 1958, il nous a épargnés la guerre civile, il a donné à la France actuelle ses institutions, son indépendance, sa place dans le monde. En cette heure de deuil pour la Patrie, inclinons-nous devant la douleur de Mme de Gaulle, de ses enfants, de ses petits-enfants. Mesurons les devoirs que nous impose la reconnaissance. Promettons à la France de n’être pas indigne des leçons qui nous ont été dispensées et que, dans l’âme nationale, De Gaulle vive éternellement ».

Georges Pompidou

À Colombey et dans toute la France, un hommage au « plus illustre des Français ».

Le 12 novembre, à Colombey-les-Deux-Eglises, comme l’avait souhaité le général de Gaulle, « des hommes et des femmes de France et d’autres pays du monde » se sont amassés dans les ruelles de ce village de 400 âmes pour rendre « au plus illustre des Français » un dernier hommage.

Émotions, sanglots, silence respectueux. La France est veuve.

Le half-track sur lequel le cercueil drapé du drapeau tricolore a été hissé sort de la Boisserie en direction de l’église et du cimetière qui l’entoure.

Dans les voitures qui suivent le cortège, ont pris place Madame de Gaulle, ses enfants et petits-enfants, ses collaborateurs et amis intimes.

Un détachement de chacune des trois armes qui composent nos forces militaires, ainsi qu’un bataillon de la Gendarmerie lui font une haie d’honneur.

Au terme de cet impressionnant cheminement vers sa dernière demeure, le cercueil est porté par douze jeunes Colombéens jusqu’au bas de l’autel de l’église bien trop petite pour accueillir la foule immense de près de 100 000 personnes. Il est 15 heures. Dans toute la France, le glas sonne au même moment.

Grâce aux haut-parleurs installés la veille dans le centre du village, tous pourront suivre le déroulement de l’office célébré conjointement par l’Évêque de Langres Mgr Atton, le curé de la paroisse et un des neveux du Général.

Puis le cercueil est déposé dans le caveau familial où repose depuis 1948 Anne la fille d’Yvonne et Charles de Gaulle.

Comme il l’avait intimé dans son testament, l’inscription sur la tombe est simple : « Charles de Gaulle 1890-1970. »

Je veux que mes obsèques aient lieu à Colombey les Deux Églises. Si je meurs ailleurs il faudra transporter mon corps chez moi, sans la moindre cérémonie publique. Ma tombe sera celle où repose déjà ma fille Anne et où reposera ma femme. Inscription : Charles de Gaulle (1890-…). Rien d’autre.
La Cérémonie sera réglée par mon fils, ma fille, mon gendre, ma belle-fille, aidé par mon cabinet, de telle sorte qu’elle soit extrêmement simple. Je ne veux pas d’obsèques nationales. Ni président, ni ministres, ni bureaux d’assemblées, ni corps constitués.
Seules les armées Françaises pourront participer officiellement, en tant que telles ; mais leur participation devra être de dimensions très modestes, sans musique, ni fanfare, ni sonneries. Aucun discours ne devra être prononcé, ni à l’église, ni ailleurs. Pas d’oraison funèbre au Parlement.
Aucun emplacement réservé pendant la cérémonie, sinon à ma famille, à mes compagnons membres de l’ordre de la Libération, au Conseil Municipal de Colombey.
Les hommes et les femmes de France et d’autres pays du monde pourront, s’ils le désirent, faire à ma mémoire l’honneur d’accompagner mon corps jusqu’à sa dernière demeure. Mais c’est dans le silence que je souhaite qu’il y soit conduit.
Je déclare refuser d’avance toute distinction, promotion, dignité, citation, déclaration, qu’elle soit française ou étrangère.
Si l’une quelconque m’était décernée, ce serait en violation de mes dernières volontés.

Charles de Gaulle — 16 janvier 1952

Un moment historique

Ce même jour, le Paris officiel et une immense foule se massent à Notre-Dame de Paris. Chefs d’États, Monarques et Princes adressent un solennel adieu à Charles de Gaulle.
La messe célébrée par Mgr Marty en présence du Président Pompidou, de son Gouvernement et de 80 chefs d’État étrangers : Nixon[1], Gandhi[2], Ben Gourion[3], Macmillan, etc. respecte également le souhait du Général : sobriété et dignité. Minute de silence émouvante. Plus de 100 000 personnes se tassent sur le parvis. Hommes de toutes races, de tout âge, jeunes et même très jeunes sont présents car ils savent qu’une page d’Histoire se tourne ce jour.

J’y étais

Dans la soirée, sur les Champs-Élysées, plusieurs centaines de milliers de personnes défilent sous une pluie glaciale. Je[4] suis présent, perdu dans cette foule immense. J’ai froid, mais je ne suis pas seul. Les larmes des hommes et femmes les plus sensibles se mêlent aux miennes.


[1] Richard Nixon (1913-1994) Président des États-Unis de 1969 à 1974.
[2] Mohandas Karamchand Gandhi. (1869-1948) Homme politique et guide spirituel indien.
[3] David Ben Gourion (1886-1973) Fondateur de l’État d’Israël, dont il est Premier ministre de 1948 à 1953 et de 1955 à 1963.
[4] Je : Alain Kerhervé

Un alibi contre le remords après le référendum de 1969

Pour terminer cette dernière page de Charles de Gaulle Président de la République , il convient de situer le niveau d’engagement du Général pour le référendum d’avril 69 et de mettre un terme à l’idée que ce référendum n’était rien d’autre qu’un scénario de sortie à la hauteur de l’homme du 18 juin.

Pour certaines élites politiques, y compris dans son entourage, c’est le scénario facile, celui qui pourrait les dédouaner de leur double jeu et d’avoir parié sur la défaite du Général pour féconder au mieux leur « carrière ».
Bien plus tard, Maurice Couve de Murville, dernier Premier ministre du Général, confiait que « la version du référendum-suicide est venu très largement après coup ».

Et Jean-Marcel Jeanneney de mettre les points sur les i : « Il est probable qu’en propageant cette version après coup, des gens qui passaient pour des partisans du général de Gaulle mais qui en fait l’avaient trahi avant le référendum ont voulu se donner à leurs propres yeux un alibi contre le remords ».*

La « Participation » avant ses 80 ans.

Cette soi-disant sortie-suicide du Général n’a d’ailleurs aucun sens. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler qu’avant ce référendum, le chef de l’État voulait aller très vite sur le dossier concernant la « participation », thème qui, contrairement à la régionalisation et la réforme du sénat, ne figurait pas dans les textes soumis à l’approbation des Français pour des raisons purement constitutionnelles, ce sujet ne pouvant faire l’objet que d’une loi.

C’est ainsi que le Gouvernement de Couve de Murville avait pour mission de préparer les textes suffisamment en amont du référendum pour que dès le lendemain soient prévus la discussion et le vote d’une loi sur ce sujet.

Le remplaçant de Pompidou à Matignon l’admet en 1976 : « Autant que je me rappelle, le général de Gaulle avait l’intention (il m’en avait parlé avant le référendum) de mettre en discussion au parlement – dont la session devait reprendre normalement après le scrutin – un projet de réforme des sociétés et du régime de gestion des entreprises ».

Quant à Maurice Schumann, alors ministre du travail, il confirme : « Le Général m’a demandé de la façon la plus claire de préparer un projet de loi sur la participation dans l’entreprise. Il estimait que le succès électoral de 68 n’avait un sens que s’il ouvrait en 69 l’ère des vraies réformes ».

Anne et Pierre Rouanet en précisent, dans leur ouvrage, les dispositions.

Tout d’abord le Général veut un texte complet dont l’application devait être immédiate sans besoin de décrets interprétatifs d’application.

Les articles de ce projet sont déjà rédigés au moment du référendum. De Gaulle veut aller vite et loin.

L’article 1 détermine le champ d’application : toutes les entreprises, privées ou publiques de plus de 100 salariés… et institue des « délégués à la participation » élus (Article 2) par les salariés de l’entreprise au scrutin secret et uninominal à un tour, tout salarié pouvant être candidat.

Ainsi, ce texte sépare bien le rôle revendicatif des organisations syndicales de celui de représentant des salariés pour « gérer la participation ». C’est aussi un pas vers la suppression du monopole de candidatures accordé aux seuls syndicats dits représentatifs.

Les articles 5 et 6 déterminent les principes de la négociation du « contrat de participation » et le processus de validation par le personnel.

Les articles suivants traitent de l’information due aux salariés concernant la vie de l’entreprise (Production, volume de fabrication, ventes, comptes d’exploitation, les bilans financiers…). Le Comité de participation pourra émettre des avis qui seront communiqués à l’ensemble du personnel… En fait, ce comité aura tous les moyens pour « participer » à la vie de l’entreprise, dans tous les domaines, avec le souci d’intéresser l’ensemble des salariés à l’avenir de l’outil de travail. Toutes les observations et suggestions de sa part « doivent faire l’objet d’une réponse motivée du chef d’entreprise sur la suite pouvant leur être réservée » prévoit l’article 12.

La formation économique des représentants du personnel sera organisée par l’entreprise ** (technique de gestion notamment) et le personnel initié aux problèmes économiques.

La négociation et la validation des accords d’intéressement (application des ordonnances 59 et 67), ainsi que leur application deviennent des prérogatives du Comité de participation (Article 14).

Ce projet révolutionnaire avait de quoi effaroucher syndicats et patrons. Mais avant le référendum du 27 avril, les salariés-électeurs ne connaissent pas ce projet. « Les ministres n’ont pas relayé le Général. Ils sont allés au référendum sans mener campagne. Ils ont eu peur de perdre plus du côté conservateur qu’ils n’auraient gagné du côté progressiste. À ce calcul-là ils ont perdu sur les deux tableaux » concluent Anne et Pierre Rouanet.


Les trois derniers chagrins du général de Gaulle » d’Anne et Pierre Rouanet.

**Ou par le Conseil national de la Participation créé par cette loi (Article 18).

Sa jeunesse, puis la grande guerre

Charles, André, Joseph-Marie de Gaulle nait le 22 novembre 1890 à Lille. Il est le fils de Henri, Charles, Alexandre de Gaulle, professeur de lettres, et de son épouse, née Jeanne, Caroline, Marie Maillot. L’accouchement a eu lieu dans la demeure familiale de la rue Princesse.

Pour marraine, ses parents lui ont désigné sa tante Lucie Maillot. Son parrain n’est autre que son oncle Gustave de Corbie, éminent professeur à la faculté de Lille. C’est le père Isaïe Richard qui a baptisé Charles dans son église baroque, sur des fonts baptismaux de marbre surmontés d’un couvercle où vient perfidement s’enrouler un serpent.

En 1899, la famille de Gaulle s’installe rue de Staël. Charles découvre l’électricité et l’ascenseur. Il le prend seul et se fait gronder.

Le 16 mai 1901, Charles de Gaulle fait sa première communion à la chapelle de l’Immaculée Conception, rue de Vaugirard à Paris.

En  juillet 1906, lors de la distribution des prix au collège de l’Immaculée Conception, l’élève Charles de Gaulle est cité 10 fois. Il obtient 6 premiers prix, 1 deuxième prix et 3 accessits. A Paris, en octobre 1908, Charles de Gaulle entre au collège Stanislas dit « Stan », en classe préparatoire à Saint-Cyr.

La Chapelle-Montligeon, 1906

Voici à peine un an que Charles de Gaulle s’est mis à écrire pour son plaisir, et le voilà déjà publié sous le pseudonyme « Lagule« . Il n’a pas seize ans ! La lecture du premier de ses textes, long d’une vingtaine de pages, a été réservée à quelques-uns de ses camarades de classe. Il s’agit d’une nouvelle de politique-fiction où il s’imagine, en 1930, en général de l’armée française commandant une force de 200 000 hommes levée pour défendre la France envahie par l’Allemagne. Celui qui vient d’être édité est d’une autre nature. Écrite en alexandrins, cette petite pièce, intitulée « Une mauvaise rencontre« , met aux prises un bourgeois et un brigand. Elle a été jugée si plaisante par le jury d’un concours littéraire lillois que le lauréat a eu le choix entre 25 francs et la publication. C’est cette dernière qu’il a choisie !

Saint-Cyr

Reçu à Saint-cyr en août 1909, Charles de Gaulle doit faire d’abord, selon le nouveau règlement, un an de service militaire. A l’école, où il entre le 1er octobre 1910, il ne passe pas inaperçu. « Le grand Charles » a déjà sa légende ; on le croit fier ; on ne sait pas qu’il est timide. Il se montre à la fois laborieux, discret et distant, emporté bien que maître de soi. Le 1er octobre 1912, il sort de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant. Il entre au 33e régiment d’infanterie, à Arras, sous le commandement du colonel Pétain.

Quelle progression ! Entré 119e sur 121, Charles de Gaulle quitte ce soir Saint-Cyr au 13e rang avec le grade de sous-lieutenant. Le major est un certain Alphonse Juin. Le jugement de ses supérieurs est élogieux, plus que celui de ses camarades qui l’ont souvent raillé pour sa taille (1,87 m) et son allure hautaine. Quand les plus aimables le surnommaient « Asperge », les moins bien disposés le traitaient de «dindon» ou de «sot-en-hauteur»… Mais pour la hiérarchie, rien de tel. Sa conduite est «irréprochable », son attitude «très belle », son intelligence « très vive» et son zèle « très soutenu ». Quant à son esprit militaire, il est « très développé ». Bilan : il « fera un excellent officier ».
Seules faiblesses : l’équitation, où il ne dépasse pas la moyenne, et le tir, où il n’obtient que 8,6 sur 20… Son classement lui a déjà permis de choisir son arme : ce sera l’infanterie.

Arras, novembre 1912

Le sous-lieutenant de Gaulle est donc de retour à Arras. Durant son absence, le 33e RI a changé de commandement. C’est le colonel Pétain qui, il y a quelques jours, l’a reçu à la caserne : « Je vous souhaite la bienvenue dans l’armée. Vous êtes affecté à la 6e compagnie, celle du capitaine Salicetti. » Âgé de 56 ans, le regard clair, le colonel Pétain est auréolé d’un grand prestige. Le sous-lieutenant de Gaulle n’ignore pas qu’il y a quelques mois, à un émissaire du ministère des Armée qui lui demandait de lui fournir le nom de ses officiers qui allaient à la messe, le colonel avait répondu sans crainte :  » M’y tenant au premier rang, je n’ai pas l’habitude de me retourner…  » Pour l’heure, le sous-lieutenant de Gaulle s’affaire à recueillir les recrues. Objectif : leur inculquer « l’esprit d’offensive ».

La grande guerre 14-18

Quand survient la guerre, Charles de Gaulle, qui n’a pas vingt-quatre ans, est déjà lieutenant. Le 1er août 1914, il reçoit sa première blessure devant Dinan ; le 20 janvier 1915, il est cité à l’ordre de la 2e division. Nous le retrouvons, sitôt rétabli, sur le front de Champagne où le lieutenant-colonel Claudel, frappé de sa valeur, le choisit comme adjoint. Là, le 15 mars 1915, Charles de Gaulle, à peine guéri de ses blessures, est nommé capitaine à titre définitif. Le 33e occupe alors la « Ferme du Choléra » (cote 108), près de Berry-au-Bac, où sa bravoure devient légendaire. Le 30 octobre 1915, il obtient d’être appelé au commandement de la 10e compagnie. En février 1916, le 1er corps d’armée est envoyé à Verdun. Le lieutenant-colonel Boudhors écrit alors : « Le 33e a été splendide devant Douaumont, il ne le doit à son colonel qu’en raison de la clairvoyance du capitaine de la 10e compagnie. »

Le 2 mars 1916, la 10e compagnie est presque entièrement anéantie : après un bombardement meurtrier de Douaumont, les rares survivants sont faits prisonniers. Le capitaine de Gaulle se trouve lui-même dans la mêlée : il a la cuisse percée par un coup de baïonnette. Ramassé par une patrouille ennemie, il est conduit en captivité dans un camp d’Allemagne. La conduite héroïque du capitaine de Gaulle avait eu des témoins : le général Pétain lui décernait la citation suivante : « Le capitaine de Gaulle, commandant de compagnie, réputé pour sa haute valeur intellectuelle et morale, alors que son bataillon, subissant un effroyable bombardement, était décimé et que les ennemis atteignaient la compagnie de tous côtés, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps-à-corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égards. »

Prisonnier, Charles de Gaulle n’est pas homme à demeurer dans l’oisiveté. Il lit, perfectionne son allemand, mais ne se console pas d’être éloigné du front. A cinq reprises, ses tentatives d’évasion lui valent la forteresse et le camp de représailles. Il parvient un jour à creuser sous terre un tunnel : le voici en pleine campagne ; sa taille le désigne, hélas ! à l’attention : il est repris par ses gardes et interné à Ingolstadt, en Bavière, dans la citadelle du Fort IX réservée aux irréductibles. Il a pour compagnons le commandant Catroux, Rémy Roure et le futur maréchal Toukhatchevsky. Au tableau noir, Charles de Gaulle parle de l’offensive de Champagne de 1915 et montre les difficultés d’une percée. Le jeune capitaine cherche le secret des offensives, l’emploi rationnel des chars blindés, dont il sera un jour le théoricien. Toukhatchevsky l’écoute. Quatre années plus tard, Charles de Gaulle se trouvera aux côtés de Weygand, devant Varsovie, en face de l’Armée Rouge sous les ordres du même Toukhatchevsky, général en chef de vingt-six ans.

Vient l’armistice : Le capitaine de Gaulle, libéré, rentre parmi les siens, en Dordogne. Pour peu de temps. En mai 1919, nous le retrouvons en Pologne : il a obtenu d’être affecté à la 5e division des chasseurs polonais, organisée en France, à Sillé-le-Guillaume. Au cours de la défense de Varsovie, en 1920, il est cité à l’ordre du jour par Weygand : c’est sa quatrième citation. En octobre 1921, il est rappelé en France afin d’y enseigner, à Saint-Cyr, en qualité d’adjoint, l’histoire militaire.

Charles de Gaulle à l’école supérieure de guerre

1924 marque un double événement dans la carrière du capitaine de Gaulle : la publication de son premier ouvrage « La discorde chez l’ennemi », fruit de la méditation mûrie au fort IX d’Ingolstadt (1916) coïncide avec sa sortie de l’école supérieure de Guerre, dont les professeurs se piquent de psychologie autant que de science militaire. La première année de stage, de Gaulle est noté ainsi : « Intelligence très vive, culture générale très étendue, de la facilité, voit juste sur le terrain, donne des ordres clairs, a de la décision, très travailleur.
« Personnalité très développée, grosse confiance en soi. Doit arriver à d’excellents résultats s’il se livre avec un peu plus de bonne grâce et s’il consent plus facilement à se laisser discuter. A très bien réussi dans toutes les branches de l’armée ».

La seconde année, à l’issue d’un voyage d’état-major de la promotion, le dossier militaire de Charles de Gaulle reçoit au chapitre « Appréciations détaillées », les notes suivantes : « Officier intelligent, cultivé et sérieux ;du brillant et de la facilité ; très bien doué ; beaucoup d’étoffe.
« Gâte malheureusement d’incontestables qualités par son assurance excessive, sa rigueur pour les opinions des autres et son attitude de roi en exil. Paraît par ailleurs avoir plus d’aptitude pour l’étude générale et synthétique d’un problème que pour l’examen approfondi et pratique de son exécution »

« A exercé le commandement de corps d’armée pendant la première période du voyage ; y a montré de la décision, du calme et du commandement, mais aussi un jugement parfois mal assis ;a adopté des solutions peu en rapport avec la situation, l’a d’ailleurs honnêtement reconnu.

« A ultérieurement rempli correctement, mais avec un peu en marge de ses camarades, les fonctions de chef du 1er Bureau du corps d’armée et de chef d’état-major de la division – Note d’ensemble : 15,5.
Une signature figure au bas de ce document : colonel Moyrand (plus tard, général, ancien collaborateur de Joffre.), professeur de tactique générale.

Avec le recul du temps, le colonel Moyrand a commenté ces notes : « De Gaulle représentait un cas intéressant, difficile et délicat. Ses qualités se révélaient très grandes. Il était très personnel. Je le jugeais d’essence supérieure. Il se mêlait peu aux autres élèves. Il arrivait à l’amphithéâtre presque toujours solitaire. »
Dans l’ensemble, les professeurs et instructeurs de Charles de Gaulle ne tarissent pas d’éloges sur le capitaine de Gaulle : « … très travailleur… Intelligence très vive… Culture générale très étendue… » De nettes réserves s’expriment aussi : « …Incontestables qualités qu’il gâte malheureusement par une attitude un peu détachée et une certaine suffisance… »

Le capitaine de Gaulle met le colonel sur la sellette

Précisément, un incident se produit avec de Gaulle. Le voyage de fin d’études a lieu en juin 1924, dans la région de Bar-sur-Aube. Le capitaine Chauvin en retrace les péripéties : « … De Gaulle est mis sur la sellette. Il reçoit le commandement d’un corps d’armée, et nous tous, sous ses ordres, nous remplissons les fonctions de ses plus importants subordonnés : commandants de division, chef d’état-major, etc.

« Tout au long de la journée, le colonel Moyrand[1], professeur de tactique générale et directeur de l’exercice, rend vivante la manœuvre, comme il se doit, pour mettre l’impétrant en face de situations variées, l’obligeant chaque fois à prévoir des mesures et à prendre des décisions en conséquence. Notre camarade se maîtrise parfaitement, étudiant posément les problèmes, y apportant avec calme les solutions qui conviennent et les traduisant en ordres clairs, efficaces, bref, donnant la preuve de sa lucidité en même temps que son sens aigu de l’action.

« Le soir, pour la critique, nous sommes réunis dans une classe du collège de Bar. Le colonel préside du haut de la chaire, tandis que de Gaulle lui fait face, ses grandes jambes difficilement rassemblées sous un pupitre d’élève, le capitaine Châteauvieux, son chef d’état-major pour la circonstance, prenant place à ses côtés.

« Aux questions posées, au ton adopté – tout nuancé de sarcasmes et d’agressivité – il devient manifeste qu’il ne s’agit plus d’un examen, mais bien d’un procès : il faut mettre en évidence que le prévenu ne mérite pas d’indulgence et que son classement s’en ressentira…

« Plus encore que nous, de Gaulle s’en est vite avisé, mais rien dans son comportement ne le montre. Il garde tout son calme, toute sa maîtrise de soi, répondant avec mesure, expliquant avec méthode et se gardant, comme il peut craindre qu’on ne l’y pousse, de manifester quelque mauvaise humeur.

« Mais plus serein apparaît de Gaulle, plus nerveux se montre le colonel. Sa poudre est mouillée, ses chausse-trapes évitées… C’est alors que lui vient l’idée de cette dernière flèche, qui est, en fait, l’aveu de sa défaite, tant la question est dérisoire et hors de propos :
– Où sont donc les trains de combat du régiment de gauche de votre division de droite ? »Tournant à peine la tête vers son chef d’état-major :
– Châteauvieux, dit de Gaulle, veuillez répondre.
« Et le colonel, furieux :
– Mais c’est à vous que je pose la question, de Gaulle !
– Mon colonel, reprend celui-ci d’une voix égale, vous m’avez confié les responsabilités d’un commandement de corps d’armée. S’il me fallait assumer, par surcroît, celles de mes subordonnés, je n’aurais plus l’esprit assez libre pour remplir convenablement ma mission : « de minimis non curat praetor. ».. Châteauvieux, veuillez répondre au colonel.
« Ce dernier doit faire un violent effort pour dominer sa colère, puis il conclut, très sèchement :
« – C’est bien. Nous savions que vous considériez bien des tâches au-dessus de vous… Je suis maintenant fixé. »

Anticonformiste, élève rétif qui entend faire « plancher » ses propres professeurs, de Gaulle est l’homme du défi. Il ressemble toujours à un grand chêne dressé dans la forêt. Il affronte, il attire les orages. Il défend ses idées avec courage, à ses risques et périls, puisque le voyage terminal d’état-major, équivalent marginal de l’examen de sortie, a pour objet principal de permettre le classement des élèves. L’honneur échu à de Gaulle de commander un corps d’armée représente un hommage périlleux. A cet élève qui le prend de haut, l’épreuve s’élève à la dimension du ton magistral.

Pétain trouvait les critiques envers de Gaulle particulièrement sévères. Il proposera alors de rectifier la note de Charles de Gaulle. Ce qui fût fait.


[1] Moyrand est un soldat de qualité, d’une honnêteté intransigeante. Grand, mince, le nez busqué, de fière allure, de caractère un peu sombre, il ne communique pas aisément avec ses élèves. La tendance à la nervosité s’accroit lorsque le colonel rencontre des contradicteurs

La décolonisation et l’affaire algérienne

La communauté franco-africaine

L’appel au général de Gaulle en mai 1958 résulte avant tout de l’incapacité de la IVe République à faire face aux enjeux de la décolonisation. La défaite en Indochine (1946-1954) avait traumatisé l’opinion publique, qui voyait dans l’Empire un moyen de pérenniser le rôle de nation majeure de la France, et les autonomies garanties à la Tunisie (1954) par Pierre Mendès France et au Maroc (1955) par Edgar Faure, suivies d’une rapide accession à l’indépendance pour ces deux pays, avaient contribué à crisper encore le débat sur la décolonisation.

Pour le général de Gaulle, l’avènement de la Ve République, et les marges de manœuvre que celle-ci offre aux gouvernements, sont indispensables pour régler des enjeux aussi lourds.

Une tournée de 20.000 kilomètres en 9 jours. Tchad, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Guinée, Madagascar, Sénégal et Algérie. En ce mois d’août, trois mois après être revenu aux affaires, le Général réalise une tournée africaine afin de convaincre les populations d’adhérer à son projet de nouvelle constitution. Ce voyage, titre en Une Le Figaro, suscite un «enthousiasme indescriptible».

La une du quotidien « Le Figaro »

On peut ainsi remarquer que le férendum sur la Constitution de septembre 1958 porte aussi sur la création d’une communauté franco-africaine : les pays d’Afrique sub-saharienne, dont les dirigeants, comme Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ou Léopold Sédar Senghor, ont été formés par le système politique français, choisissent alors à une large majorité d’appartenir à une communauté avec le France, et sont libres de prendre leur indépendance. Seule la Guinée de Sékou Touré rejette ce cadre en septembre 1958, accédant immédiatement à l’indépendance. En revanche, les autres composantes de la Communauté y accèdent progressivement entre 1959 et 1960.

28 septembre 1958 : le projet de Constitution est approuvé par 79,2% des suffrages exprimés en métropole, plus de 96% en Algérie, 93% dans les départements et territoires d’outre-mer, sauf en Guinée qui a voté « non « 

L’indépendance de l’Algérie

Dès son « retour aux affaires », le général de Gaulle se rend à plusieurs reprises en Algérie et recherche les moyens d’inclure l’Algérie dans la communauté Franco-africaine qui vient d’être validée par le référendum constitutionnel.

Depuis le commencement de l’année 1959, la pacification militaire s’est poursuivie en Algérie sous le commandement du général Challe. La mise en œuvre du plan de développement économique et social, défini le 3 octobre 1958 à Constantine par le général de Gaulle, s’opère sous l’impulsion de M. Paul Delouvrier, Délégué général du gouvernement en Algérie. Mais aucun progrès n’a été accompli dans l’ordre d’une solution politique, la majorité des Européens d’Algérie réclamant l' »intégration », alors que les chefs de l’insurrection revendiquent l’indépendance. Le général de Gaulle prononce un discours radiotélévisé le 16 septembre 59 par lequel il énonce le principe fondamental de sa politique à l’égard de l’Algérie : celui de l’autodétermination

Le Général y précise :
« Le 28 septembre dernier, les Algériens ont, par référendum, adopté la Constitution et marqué leur intention que leur avenir se fasse avec la France. Le 30 novembre, ils ont élu leurs députés ; le 19 avril, leurs Conseils municipaux ; le 31 mai, leurs sénateurs. » Et il poursuit : « …la Communauté est fondée, entre la France, onze États d’Afrique et la République malgache. Enfin, au milieu d’un monde où il s’agit tout à la fois de sauvegarder la liberté et de maintenir la paix, notre voix est écoutée. … Pourtant, devant la France, un problème difficile et sanglant reste posé : celui de l’Algérie. Il nous faut le résoudre. Nous ne le ferons certainement pas en nous jetant les uns aux autres à la face les slogans stériles et simplistes de ceux-ci ou bien de ceux-là qu’obnubilent, en sens opposé, leurs intérêts, leurs passions, leurs chimères. Nous le ferons comme une grande nation et par la seule voie qui vaille, je veux dire par le libre choix que les Algériens eux-mêmes voudront faire de leur avenir. ».

Puis l’Assemblée nationale approuve par 441 voix contre 23 et 28 abstentions.

Le 28 octobre suivant, le Général adresse un message à l’armée en Algérie dans lequel il explique la nécessité de l’autodétermination.

« … Sous ma responsabilité et en connaissance de cause, j’ai fixé ce que doit être notre action en Algérie… Plus tard, … il s’agira d’assurer la liberté et la dignité de la consultation par laquelle les Algériens décideront eux-mêmes de leur destin dans des conditions qui seront élaborées et précisées en temps utile. Il sera alors essentiel que ce choix soit complètement libre, faute de quoi le problème ne serait pas vraiment résolu et la France veut qu’il le soit. »

Du 24 janvier au 2 février 1960, les pro-Algérie française créé le chaos.
C’est la semaine des barricades à Alger en faveur de l’ « Algérie française ».

Dans un discours télévisé le 29 janvier, le Général de Gaulle condamne le « mauvais coup » porté à la France par les insurgés d’Alger et s’engage à rétablir l’ordre public à Alger.

« …j’ai pris au nom de la France la décision que voici : les Algériens disposeront librement de leur destin… » et Pour répondre aux évènements qui viennent de se dérouler à Alger, le Général est ferme :  » pour imposer à la France, à l’État, à moi-même leurs prétentions, certains à Alger sont entrés en insurrection. Ils ont tiré sur le service d’ordre. Ils ont tué de bons soldats. Ils se dressent en armes contre l’autorité de la France. ». (Lire son discours ICI)

Le 8 janvier 1961 se déroule le Référendum sur l’autodétermination de l’Algérie :75,26% de oui.
A la suite de quoi, le 16 janvier suivant, le Front de Libération National Algérien (FLNA) se déclare prêt à ouvrir des négociations avec le gouvernement français. Le 22 avril., refusant le référendum du 8 janvier, les généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller tentent de prendre le pouvoir à Alger en instituant illégalement un « haut-commandement ». Ils doivent y renoncer au bout de 4 jours.

Naissance de l’Organisation Armée Secrète (OAS), regroupant les partisans d’une action violente contre l’indépendance de l’Algérie. (Attentats quotidiens en métropole et en Algérie particulièrement nombreux en avril et août).

Le putsch des généraux. Les dernières heures de l’Algérie française

De 1960 à 1962 c’est l’Algérie pluriethnique qu’on assassine. L’objectif des extrémistes, c’est contraindre le général de Gaulle au départ. Grossière erreur de jugement ; le Général n’appartient pas à la race des hommes d’État frileux.

En ce 24 janvier 1960, Alger présente son visage des mauvais jours. Le « Front National Français » de Jo Ortiz, le cafetier du Forum, décrète la grève générale. Officiellement il s’agit de protester contre le rappel du général Massu, considéré comme le plus sûr garant de l’Algérie Française. En réalité, le patron des unités territoriales (les « UT ») veut rallier l’armée à sa cause.

Dès 15 h 00, des jeunes gens dépavent la rue Charles-Péguy et montent une barricade. Une foule immense envahit le plateau des Glières. On veut congratuler les 2000 « UT » d’Ortiz et les 500 volontaires regroupés autour de Lagaillarde dans l’université transformée en bunker. Un peu après 18 h 00, les gendarmes mobiles, descendant les escaliers du Forum pour dégager le centre, se font tirer à vue et ripostent pour se dégager. Pour la première fois en Algérie, des Français ont pris pour cibles d’autres Français. Lourd bilan : 14 morts et 125 blessés pour les forces de l’ordre, 6 morts et 24 blessés chez les manifestants.

Dès le lendemain, le mauvais folklore cocardier reprend ses droits. De Gaulle y met un point final en prononçant l’un de ses plus grands discours (29 janvier 1960) : « Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble une nouvelle fois face à une lourde épreuve. En vertu du mandat que la peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive » Si de Gaulle cédait aux coupables qui rêvent d’être des usurpateurs, « la France ne serait plus qu’un pauvre jouet disloqué sur l’océan des aventures ». Tout est dit. Les hommes de Lagaillarde se rendent « avec les honneurs ».

Le 20 avril 1961, les généraux Challe et Zeller embarquent clandestinement dans un « Nord 2500 » dont la destination est Blida dans la Mitidja. Le général Jouhaud, seul pied-noir du pronunciamento se trouve déjà sur place. La présence de Maurice Challe à la tête de la conjuration étonne d’autant plus qu’il est particulièrement attaché aux valeurs républicaines.

Le 22 avril, les généraux Challe, Salan, Zeller et Jouhaud, avec l’appui du 1er régiment de parachutistes, commettent un coup de force à Alger. Les putschistes contrôlent Alger. Morin et Cambiez, placés à la tête de l’Algérie par de Gaulle, sont mis aux arrêts.

Le 23 avril, de Gaulle décide d’assumer les pleins pouvoirs prévus par l’article 16 de la Constitution. Il en informe la Nation dans une intervention télévisée : « :… Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. Les coupables de l’usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spéciales, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne, égarée de crainte et de mythes, l’impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite ; il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques. »

La fin des hostilités en Algérie

18 mars 1962.  L’Accord d’Évian entre les représentants du gouvernement français et du Front de Libération National Algérien proclame le cessez-le-feu.

27 mars. Constitution à Alger d’un exécutif provisoire algérien.

8 avril. Le peuple français approuve par référendum les accord d’Evian par une majorité de plus de 90% des suffrages exprimés.

3 juillet. Le Général de Gaulle préside à l’Élysée le Conseil Supérieur de la Magistrature. La France reconnaît l’indépendance de l’Algérie et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)

Le traité franco-allemand de l’Élysée (1963)

Acte majeur de la réconciliation franco-allemande, et moteur de la construction de l’Europe, la signature du traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963, est inséparable de l’échec
du plan Fouchet (lien).

Ratifié en juin 1963 par l’Assemblée nationale et le Sénat, le traité de l’Élysée exprime en effet deux significations au-delà de la coopération économique (agriculture, énergie, industries, transports…)

Pour une autre Europe

Le traité franco-allemand de l’Élysée constitue tout d’abord un substitut au projet d’Europe politique. Le traité de l’Élysée est en effet basé sur la réalisation de projets communs (dans les domaines de l’armement, de la culture, l’éducation-jeunesse et des relations diplomatiques) et surtout sur une concertation systématique dans les domaines des affaires étrangères, de la défense et des questions culturelles, ce qui correspond aux domaines d’actions communes prévues par le plan Fouchet.

Pour Charles de Gaulle Il s’agit d’une première étape à deux, en attendant l’adhésion ultérieure des autres partenaires européens :

« Les autres aussi se rejoindront à la longue à nous, mais je le demande encore une fois, Monsieur le Chancelier, car c’est une question très importante pour la France : êtes-vous prêt si cela est nécessaire à accepter une collaboration à deux ? »propose-t-il au Chancelier Adenauer lors de sa visite à Paris en juillet 1962

Le traité de l’Élysée n’est cependant pas seulement un embryon, à deux, d’union politique. La question allemande est inséparable de la volonté européenne de Charles de Gaulle : construire l’Europe c’est tout autant pacifier l’Allemagne « prussienne » que l’ancrer en Europe occidentale, la détourner de l’Europe de l’Est et de mettre fin à la tutelle américaine.
Il s’agit en outre et surtout pour Charles de Gaulle, « touché jusqu’au tréfonds de son âme » par l’accueil que lui a réservé le peuple allemand en septembre 1962, de la manifestation d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France, entre le peuple allemand et le peuple français, cette coopération franco-allemande devant être le levier fondamental de la construction de l’Europe.

La volonté de bâtir l’Europe autour d’un axe Franco-allemand avait déjà été évoqué par le général de Gaulle dans un discours prononcé sur la pelouse Bagatelle au Bois de Boulogne le 1er mai 1950, seulement 5 ans après la fin de la guerre 39-45.

« Votre mémorandum du 20 septembre m’a intéressé. Je vous remercie de me l’avoir aimablement adressé, d’autant plus que je pense toujours, avec vous-même, que l’Europe ne saurait se construire sans une entente directe entre la France et l’Allemagne. »

Charles de Gaulle (1er mai 1950)

L’indépendance

Et le 14 septembre 1958, à la Boisserie, dans sa demeure à Colombey-les-Deux-Églises, le Général précise à Konrad Adenauer : « En résumé, je suis d’accord avec vous sur la nécessité d’unir la politique de l’Europe, c’est-à-dire la politique fédérale et celle de la République française, d’établir un contact permanent, organique pour arrêter notre politique commune. Je souhaite que cette politique soit la nôtre et qu’elle se manifeste d’une manière indépendante à l’égard des Américains, dans les questions mondiales et européennes. »

« L’Europe c’est l’affaire de la France et de l’Allemagne. Ni l’Allemagne seule ni la France seule ne peuvent faire l’Europe. Nous sommes le noyau essentiel de cette Europe et sans le noyau il n’y aura pas d’Europe. »

Charles de Gaulle

Mais…

Pour que le traité de l’Élysée soit ratifié au Bundestag, le chancelier Adenauer doit cependant accepter le 16 mai 1963 un préambule additif, unilatéral, qui l’encadre strictement. C’est l’aboutissement des pressions diplomatiques et économiques des Américains soutenus et appuyés par les partisans, en Europe, des atlantistes au nombre desquels on compte Jean Monnet.

« Convaincu que le traité du 22 janvier renforcera et rendra effective la réconciliation et l’amitié, il constate que les droits et les obligations découlant pour la République fédérale de traités multilatéraux ne sont pas modifiés par ce traité, il manifeste la volonté de diriger l’application de ce traité dans les principaux buts que la République fédérale poursuit depuis des années en union avec les autres alliés, et qui déterminent sa politique, à savoir, maintien et renforcement de l’alliance des peuples libres et, en particulier, étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique ; défense commune dans le cadre de l’Alliance atlantique ; unification de l’Europe selon la voie tracée par la création de la Communauté en y admettant la Grande-Bretagne, renforcement des communautés existantes et abaissement des barrières douanières. »

L’appréciation du traité de l’Élysée est double. Il s’agit en effet d’une part d’une réussite quant à la volonté de Charles de Gaulle de manifester l’existence d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France. Pour Charles de Gaulle la réconciliation franco-allemande est en outre « sans contexte l’un des événements les plus importants et éclatants de tous ceux que l’Europe et le monde ont vécu au long des siècles ».

Mais il s’agit d’autre part d’un échec quant au substitut du projet d’Europe politique. Le préambule additif allemand au traité contredit en effet la conception gaulliste de l’Europe politique, en particulier la volonté de Charles de Gaulle de favoriser l’émergence d’une troisième voie européenne entre les soviétiques et les nord-américains. Conrad Adenauer est remplacé en octobre 1963 par Ludwig Erhard. Celui-ci s’aligne fortement sur la politique américaine. Charles de Gaulle traduit sa déception à cet égard :
« Cependant, il faut bien constater que, si le traité franco-allemand a permis dans quelques domaines des résultats de détail, s’il a amené les deux gouvernements et leurs administrations à pratiquer des contacts, dont, de notre côté, et à tout prendre, nous jugeons qu’ils peuvent être utiles et sont, en tout cas, fort agréables, il n’en est pas sorti, jusqu’à présent, une ligne de conduite commune. »

La poursuite de la construction européenne, notamment sous la présidence de Charles de Gaulle, montrera, à plusieurs occasions, que les approches de la France et de l’Allemagne ne seront pas toujours identiques.

De ce fait, Charles de Gaulle dégage une leçon dans la conduite de la politique étrangère de la France.

Traité-Franco-Allemand du 22 janvier 1963