1952 – 2005

Mai 2005 :  les Françaises et les Français ont infligé une défaite cinglante au pouvoir et à Jacques Chirac totalement investi, eu égard à sa fonction, dans l’approbation du projet de traité établissant une Constitution européenne.

Il n’est pas besoin de s’appesantir sur la pandémie « anti-démocratique » qui s’est propagée auprès de nos élites politiques engagées dans cette campagne référendaire (29 mai 2005) en faveur de l’Europe supranationale et ultralibérale ; rappelons néanmoins qu’elles ne tiennent pas compte, dans aucun domaine, de l’expression du peuple, sinon qu’à fomenter un sale coup pour l’après juin 2007.

Mais il est nécessaire, afin de montrer la persévérance des européistes favorables à une Europe fédérale de lire, ou de relire, avec attention, et en comparaison avec le traité rejeté l’année passée, celui instituant la Communauté européenne de Défense (C.E.D.) signé en 1952, par les 6 pays : Allemagne fédérale (Ouest), Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas, mais rejeté en 1954 par La France.

Ce texte que vous pouvez consulter (Format PDF –Cliquez ici)

  • institue une communauté européenne à structure supranationale primant sur les États-membres,
  • place les troupes européennes sous contrôle de l’OTAN,
  • donne une prépondérance aux intérêts communautaires sur ceux des États membres ;
  • octroie la personnalité juridique à la Communauté…

Troublantes similitudes, y compris dans les termes.

L’histoire fourmille d’exemples où, en application de ce traité, la France n’aurait pu mener sa politique. Pour exemple, concernant la guerre d’Algérie, la France n’aurait pu affecter des forces militaires qu’avec « l’accord du commandant suprême compétent relevant de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord »(Art. 13), c’est-à-dire des USA. Rappelons, qu’à cette époque, la position du pouvoir américain était très hostile à la position française, notamment après le retour « aux affaires » du général de Gaulle.

La force de frappe nucléaire française, c’est-à-dire le fondement de sa défense, et par conséquent de la politique d’indépendance nationale gaullienne n’aurait pu être mise en œuvre, tant les contraintes du traité sont importantes et le contrôle de l’OTAN asphyxiant (Art. 112 & 121).

Le paradoxe du texte.

A plusieurs reprises, le texte paraphé laisse penser que l’Europe future (Nous sommes en 1952) pourrait avoir une structure fédérale ou confédérale[1]. C’est une tromperie à partir du moment où la C.E.D. s’organisait dans une structure supranationale dès l’origine et sous tutelle de l’OTAN.

Il n’est donc pas surprenant que le général de Gaulle, entouré de ses fidèles, au premier rang desquels se trouvait Michel Debré, a mené un combat essentiel, et se soit opposé avec fermeté à ce traité OTANesque.

Pas surprenant non plus que les gaullistes de conviction se soient retrouvés, en 2005, dans ce combat victorieux contre la ratification du Traité établissant une Constitution Européenne (TCE).

Il y a plus qu’une similitude entre ces deux traités : un lien de parenté, une filiation supranationale incontestable qu’il faut, encore et toujours, combattre avec détermination.

 Alain KERHERVE


[1] Replongeons-nous dans le vaste débat de 2005. Les défenseurs du OUI laissaient entendre que le Traité relatif à la Constitution Européenne était le seul possible, et en conséquence, que le oui était une évidence. En fait, à défaut de plan B enfoui dans un fond de tiroir, il est évident que l’alternative au projet rejeté le 29 mai dernier est bien une conception confédérale de l’UE respectant les Nations.

Le général de Gaulle et la C.E.D.

« Si la C.E.D. passe,
c’est peut-être la preuve qu’il n’y aura plus rien à espérer de la France »

Charles de Gaulle

C’est un moment important de la traversée du désert du Général. Moment important et sujet essentiel qui touche à l’indépendance de la France.

Il se trouve aussi que le PCF est un allié de circonstance de Charles de Gaulle. Ce combat vainqueur aura, tout au long de la présidence du Général, des conséquences sur ses rapports avec les communistes, mais aussi avec les dirigeants de l’Union soviétique.

1950 : les débuts de la C.E.D.

Jean-Jacques Servan-Schreiber[1], journaliste au Monde, rédige le discours que le Président du Conseil doit prononcer à Lyon le 16 avril 1950. Il préconise la création d’un « Haut Conseil Atlantique pour la paix ». Déjà plus atlantique qu’européen. Pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, il s’agissait de répartir entre les pays signataires de l’Alliance Atlantique les différentes charges économiques, militaires et atomiques.


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De Gaulle – Monnet ou le duel du siècle

L’Europe gaulliste ou atlantiste ?
Par Eric Branca, journaliste, 1998

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Il fut le plus constant des antigaullistes en même temps que le plus farouche adversaire de l’indépendance nationale. Mieux : c’est parce qu’il ne croyait plus aux nations et faisait de leur extinction un gage de progrès, qu’il s’opposa avec acharnement à l’homme du 18 juin, pour qui la souveraineté des Etats était une condition absolue et non négociable de la démocratie.

A l’heure où les petits-fils politiques de Jean Monnet semblent victorieux – au point d’avoir converti à leur eschatologie fédéraliste ceux-là même dont la raison d’être commandait, encore et toujours, de garder à la France ses mains libres – il n’est pas inutile de rappeler ce que fut le duel engagé, dès 1943, entre Monnet et De Gaulle autour de la grande querelle de la Nation.. Car s’il est du droit de chacun de changer de camp, il n’est de celui de personne de faire mentir l’Histoire au point de présenter la construction européenne d’aujourd’hui comme la fille de celle voulue par le général de Gaulle.

Au propre comme au figuré, Monnet restera dans la vie politique française comme l’un des grands fantômes du siècle. Vivant, il n’agissait que dans l’ombre (ses Mémoires, publiées en 1976, ne sont qu’un long précis de manipulation des gouvernements) et ne parlait jamais ; ce n’est qu’une fois mort qu’il devint présent – et même omniprésent – grâce aux continuateurs fidèles qui eurent à cœur de faire fructifier son héritage.

Premier paradoxe, première opposition avec de Gaulle ; vivant, le Général existait par son verbe et agissait sous le soleil de l’Histoire ; mort, il n’a plus guère que des admirateurs, à défaut d’avoir trouvé le moindre continuateur.

Étrange Jean Monnet que tout, dans sa longue vie, sépara de Charles de Gaulle, au point d’avoir su, tel un aimant, attirer à lui ce que la France, l’Europe et surtout l’Amérique comptaient d’antigaullistes, puis agréger leurs forces en une sorte de « pouvoir fédéral intellectuel » (le mot est de Jean-Jacques Servan-Schreiber) dont le but avoué était d’en finir avec douze cents ans d’exception française …

De Gaulle le « nationaliste » contre Monnet l’« européen » ? Si les choses avaient été si simples, on n’en parlerait sans doute plus : un pur « nationaliste » serait-il devenu le héros de tant de peuples opprimés voyant dans la France un moyen de retrouver leur dignité ? Et un « européen » qui n’aurait pensé qu’à défendre les intérêts de l’Europe, aurait-il été si puissamment soutenu par l’Amérique ?

C’est que, dans le cas du premier, la France « madone aux fresques des murs » incarnait une forme supérieure de la justice (la réconciliation, chère à Malraux, de Jeanne d’Arc et des soldats de l’An II), alors que pour le second, la construction d’une Europe supranationale ne figurait qu’une étape vers le « gouvernement mondial » qu’il appelait de ses vœux au nom d’une « rationalité » économique. Celle-là même dont arguent aujourd’hui les partisans d’Amsterdam pour dénier aux peuples le droit élémentaire de s’exprimer sur leur destin.

Sous les catégories commodes de « nationalisme » et d’ »européisme » appliquées à de Gaulle et à Monnet (avec l’intention évidente d’en appeler aux modernes contre les anciens !) perce une dialectique autrement enracinée dans l’histoire : la liberté nationale opposée à la coercition impériale ; la tradition capétienne de la France relevée par la République contre le vieux rêve carolingien sécularisé par les technocrates. On voit bien où se situe l’archaïsme … Il est vrai qu’à peine nés, de Gaulle et Monnet s’opposaient déjà. Quand le premier voit le jour en 1890 à Lille, capitale d’une marche frontière meurtrie par les invasions et traumatisée par la perte de l’Alsace et de la Lorraine voisines, l’autre est né deux ans plus tôt à Cognac, cœur de cette Aquitaine où, depuis la guerre de Cent ans, on ne sait voir dans l’étranger qu’un client, et même un associé.

Fils d’un exportateur d’alcool vivant la moitié de l’année outre-Manche et « sachant bien l’allemand« , Monnet cultive, dès son plus jeune âge, une vision policée du monde. « Tout a un prix, donc tout se négocie« . Quand, à seize ans, il se rend à Londres pour la première fois, son père lui dit : « N’emporte pas de livres. Personne ne peut réfléchir pour toi« . La découverte de la City est le choc de sa vie : c’était « un milieu fermé socialement mais ouvert professionnellement sur le monde », résume-t-il dans ses Mémoires. « Les préoccupations qui y régnaient, c’était l’état des affaires à Shangaï, à Tokyo, à New-York ... »

Nourri de Péguy et de sa « certaine idée de la France« , de la doctrine sociale de l’Eglise, mais aussi de Barrès et de Nietzsche, de Gaulle choisit au même moment le métier des armes. Souvenons-nous du début des Mémoires de guerre. « Quand j’entrai dans l’armée, c’était une des plus grandes choses du monde … Elle sentait venir avec une sourde espérance le jour où tout dépendrait d’elle. »

Non moins impatient de faire ses preuves, Monnet part en 1906 pour le Canada. Il y troque des caisses de cognac familial contre des ballots de pelleterie, bientôt revendus au fourreur Revillon. Remarqué par les dirigeants de la célèbre compagnie de la baie d’Hudson, Monnet entre en 1908 à la Banque Lazard de New-York, où il débute avec éclat. Quand survient la guerre de Quatorze, Monnet (réformé) est déjà solidement introduit dans l’establishment de la côte est des Etats-Unis. A vingt-six ans il traite d’égal à égal avec les plus grands noms de la finance anglo-saxonne.

L’un des premiers d’entre eux, Paul Warburg, auquel Jacques Attali consacra, voici quelques années, une monumentale biographie (Une homme d’influence, Fayard, 1985), prend Monnet sous sa protection. Il est alors, avec John Pierpont Morgan (fondateur de la banque du même nom) et Jacob Schiff (de la Kuhn Loeb) l’une des figures de proue de la Pilgrim’s Society, matrice idéologique d’où naîtront, au fil du XXe siècle, tois émanations spécialisées à l’origine desquelles l’on trouve toujours Monnet : le CFR (Council of Foreign Relations) en 1920 ; le Bilderberg Group (anglo-saxon et européen) en 1954 ; et la fameuse Commission Trilatérale créée en 1973 pour associer le Japon aux « décideurs » économiques d’Europe et d’Amérique du NordBut de la Pilgrim’s, repris peu ou prou par tous ses épigones : annihiler les risques de guerre en favorisant l’intégration des économies nationales et en obtenant des Etats qu’ils transfèrent leur souveraineté à des organismes exécutifs supranationaux.

De cette « rationalité supranationale« , Monnet avait jeté les bases dès l’entre-deux-guerres. Unique Français associé à la création du CFR, les anglo-saxons ont fait, dès 1923, le secrétaire général adjoint de la SDN, tremplin qui lui permettra de devenir dans les années trente le conseiller personnel (on dirait aujourd’hui le consultant) de Roosevelt, de Tchang Kai Chek, du colonel Beck en Pologne, ou du roi Carol en Roumanie. Il a écrit dans ses Mémoires : « S’il faut beaucoup de temps pour arriver au pouvoir, il en faut peu pour expliquer à ceux qui y sont le moyen de sortir des difficultés présentes : c’est un langage qu’ils écoutent volontiers à l’instant critique. A cet instant où les idées manquent, ils acceptent les vôtres avec reconnaissance, à condition que vous leur en laissiez la paternité … Si c’est au prix de l’effacement que je puis faire aboutir les choses, alors je choisis l’ombre … »

Alors que tout aurait dû le rapprocher, en 1943, du général Giraud, porté à bout de bras par Roosevelt qui compte sur sa docilité pour placer, dès la libération, la France sur orbite américaine, Monnet qui a toujours un coup d’avance, comprend que seul de Gaulle peut sortir vainqueur de l’imbroglio d’Alger. Envoyé par la Maison Blanche au secours de Giraud, il renonce à s’opposer publiquement à l’homme du 18 juin, lequel utilisera brièvement ses talents d’organisateur en le nommant en 1944 délégué général au Plan du gouvernement provisoire. Ce qu’ignore alors de Gaulle, c’est qu’à Alger même Monnet a pris le parti de le combattre. Et avec quelle violence ! Dans une note ultrasecrète envoyée au secrétaire d’Etat Harry Hopkins, le 6 mai 1943, il écrit à propos du futur libérateur de la France : « Il faut se résoudre à conclure que l’entente est impossible avec lui ; qu’il est un ennemi du peuple français et de ses libertés (sic) ; qu’il est un ennemi de la construction européenne (et) qu’en conséquence, il doit être détruit dans l’intérêt des Français ... »

De Gaulle « détruit » dans l’ »intérêt » des Français, ou dans celui des Américains auxquels Monnet adresse ces fortes pensées ? A Roosevelt le même écrira le 5 août suivant : « Il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur la base de souverainetés nationales. Ils devront former une fédération qui en fasse une unité économique commune« .

Contrairement à Monnet qui pense régler la question allemande en l’internationalisant- il mourra persuadé d’avoir empêché par son action toute réunification ultérieure ! – de Gaulle prend garde, au même moment, de marquer combien, à ses yeux, la survie d’une nation allemande, fût-elle provisoirement divisée en deux Etats, sera nécessaire à l’organisation de l’Europe future. Le 25 avril 1945, il déplore ainsi « l’acharnement [du Reich] qui mène à sa ruine complète un grand peuple, coupable certes, et dont la justice exige qu’il soit châtié, mais dont la raison supérieure de l’Europe déplorerait qu’il fût détruit ». On comprend qu’au lieu de ronger son frein au service d’un homme qu’il abhorre, Monnet que de Gaulle surnommera bientôt l’Inspirateur, trouve plus exaltant de se consacrer dès 1946 à son grand dessein : la supranationalité européenne. « J’avais mieux à faire, avouera-t-il dans ses Mémoires, que d’exercer moi-même le pouvoir. Mon rôle n’était-il pas d’influencer ceux qui le détiennent et de veiller à ce qu’ils s’en servissent au moment utile ? »

De Gaulle chassé par les partis, les amis de Monnet occupent tous les rouages du système ; ils s’appellent René Pleven (président du Conseil ou ministre sans interruption de 1944 à 1954), Pierre Pflimlin (quinze fois ministre et avant-dernier président du Conseil de la IVe république), ou Félix Gaillard, chef du gouvernement qui en 1957 signera le traité de Rome. Ensemble, ils creuseront les fondations de l’édifice supranational qui, quarante années plus tard, aboutirait à Maastricht : la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), dont le premier secrétaire général sera, en 1951, Jean Monnet.

Hostile, d’instinct, à ce « méli-mélo » dans lequel une poignée de « géomètres » rêve de dissoudre la France, de Gaulle n’a pour seul allié que son éphémère RPF. Mais celui-ci est écarté du pouvoir par la Troisième Force. Autrement dit, l’alliance gouvernementale des socialistes de la SFIO et des démocrates chrétiens du MRP, unis derrière Robert Schumann.

Aussi allemand de tempérament que Monnet était anglo-saxon, Schumann lui offre la dimension mystique qui manquait à ses plans, en mobilisant via le MRP tout ce que l’église catholique compte alors de relais d’opinion. A commencer par le pape Pie XII lui-même qui rêve à un nouveau « serment de Strasbourg » entre les chefs de la démocratie chrétienne occidentale : Schumann, l’allemand Konrad Adenauer et l’italien Alcide de Gasperi. Au cœur de leur dispositif, l’ »européisation » de la Sarre, que Schumann compare à une « Lotharingie industrielle« , creuset de toutes les intégrations à venir.

Pour faire triompher l’étape suivante (la fameuse Communauté européenne de Défense, vendue clés en main par Washington en 1952 au Parlement français), les fédéralistes font flèche de tout bois : même l’Osservatore Romano, organe officiel du Saint Siège, prend parti en suppliant les Français de ne pas suivre les gaullistes, « adversaires de l’Europe, donc de la paix » ! Face à cette conjuration vaticano-bancaire l’opinion française, volontiers gallicane, se cabre. Tout à leurs pointages parlementaires, les partisans de la fusion européenne n’ont négligé que l’essentiel : l’élément moral qui souvent fait basculer le destin. Plus d’armées nationales, plus d’hymnes, plus de drapeaux. André Malraux s’écrie au Vél d’hiv : « Et nous aurions fait la Résistance pour que le général Guderian devienne par décision américaine commandant militaire de la place de Paris ? »

Par leurs certitudes prématurément affichées, Monnet et ses amis ont déclenché l’affaire Dreyfus de la IVe République. En août 1954, la CED s’écroule sous les assauts d’une coalition associant au RPF le Parti communiste, une partie des radicaux, quelques socialistes et même une poignée d’antigaullistes regroupés derrière le général Weygand, qui ne craint pas pour la circonstance d’apposer sa signature à côté de celle d’anciens FTP !

Cette union sacrée, dont le véritable artisan fut Michel Debré, Monnet ne s’y attendait pas. Affecté par cet échec contraire à l’arithmétique qu’il avait suscitée (« les Etats, dit Rivarol, sont des vaisseaux qui ont leurs ancres dans le ciel »), il décide de structurer son réseau d’amitiés politiques, dont Valéry Giscard d’Estaing sera, à la fin de la IVe République, l’un des français les plus actifs. Celui dans lequel l’Inspirateur placera bientôt tous ses espoirs pour subvertir de l’intérieur les majorités gaullistes, auxquelles il sera associé.

Participation gouvernementale oblige, Valéry Giscard d’Estaing met, à partir de 1950, ses convictions en sourdine. Cette discrétion en fait, pour Monnet, un correspondant d’autant plus essentiel qu’après le départ des ministres MRP, en 1962, son protégé reste le dernier vrai partisan de l’Europe supranationale dans l’équipe Pompidou. Son renvoi, en 1966 – au profit de Michel Debré, « bête noire » du Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe depuis l’affaire de la CED – ôte tout scrupule à Valéry Giscard d’Estaing qui peut désormais s’afficher.

Installé dans un vaste appartement du 83, avenue Foch, l’Inspirateur, entouré d’un état-major restreint que son secrétaire, Pascal Fontaine, comparera à un « cercle magique« , l’Inspirateur travaille alors d’arrache-pied à gagner son « match retour » contre de Gaulle. « Le Comité, résume Fontaine, voit siéger en son sein, dûment mandatés par leurs organisations, plus de 130 responsables de partis et de syndicats de l’Europe des six et, à partir de 1968, de Grande-Bretagne. On y retrouve tout le Gotha politique de l’Europe des années soixante et soixante-dix, mêlant plusieurs dizaines d’hommes de gouvernement : Brandt, Kiesinger, Barzel, Schmidt, Wehrner, Schelle pour l’Allemagne ; Pflimlin, Lecourt, Pleven, Giscard d’Estaing, Pinay, Defferre, Mollet, Maurice Faure pour la France ; Fanfani, Moro, Forlani, Piccolo, Rumor, Malgoni, Nenni, Saragat, la Maffia pour l’Italie ; Douglas-Home, Heath, Jenkins pour la Grande-Bretagne ; Tindemans, Leburton, Werner pour le Benelux …« .

Et la liste n’est pas exhaustive puisque l’auteur oublie, outre JJSS déjà cité, au moins cinq correspondants réguliers pour la France : François Mitterrand, Raymond Barre, Jacques Delors, Jean Lecanuet et Alain Poher. Hostiles en bloc à la politique européenne et internationale de la France (veto mis à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, refus de la force multilatérale proposée par Kennedy ; politique de la chaise vide au Conseil européen, afin d’imposer que les décisions importantes continuent de se prendre à l’unanimité, et non à la majorité comme le propose déjà la Commission de Bruxelles dont l’objectif est de rendre irréversible le tournant fédéral de la Communauté ; mise sur pied d’une dissuasion nucléaire indépendante ; sortie de la France du commandement intégré de l’Otan, etc.), les hommes de Jean Monnet poussent même les responsables étrangers à soumettre à leurs Parlements respectifs des motions hostiles aux choix du général de Gaulle.

Le 13 octobre 1967, le Bundestag adopte ainsi une résolution condamnant la politique européenne de la France, rédigée de la main même de l’Inspirateur. Présent dans les tribunes du Bundestag, celui-ci sera applaudi debout par tous les députés présents. Le chancelier Kiesinger quitte même son siège pour réapparaître un instant plus tard dans les tribunes félicitant ostensiblement Jean Monnet !

En France même, les tentatives de politique intérieure de ses amis se soldent par des échecs : échec du « cartel des non » emmené par le MRP et la SFIO pour s’opposer à la réforme constitutionnelle de 1962 ; échec de la candidature de « Monsieur X » (Gaston Defferre) orchestrée deux ans plus tard par l’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Échecs encore des candidatures Lecanuet en 1965 et Poher en 1969. Mais en 1974, l’ultime manœuvre réussit ; le monnetiste Giscard d’Estaing entre à l’Elysée, fort du ralliement de Jean-Jacques Servan-Schreiber et de Jean Lecanuet qui jusqu’alors siégeaient dans l’opposition face à Georges Pompidou.

Pour bien marquer que l’héritage a enfin trouvé un continuateur où s’incarner, Jean Monnet prend une décision symbolique : il met en sommeil son Comité d’action puisque l’un des siens siège désormais à l’Elysée.

Tout peut enfin jaillir des cartons : création en 1974 du Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement ; décision d’élire l’Assemblée européenne au suffrage universel direct (dernier projet supervisé par Jean Monnet alors âgé de quatre-vingt huit ans, en 1977) ; création du système monétaire européen (1979) d’où sortira douze ans plus tard, sous l’impulsion de François Mitterrand et de Jacques Delors, le projet d’Union monétaire européenne, cœur fédéral du traité de Maastricht. Si le but ultime de cette stratification institutionnelle est identique à celui de la CED – vider les souverainetés nationales de leur contenu – les ressorts ont bien changé. Plus question de prendre les opinions à rebours, au risque d’un électrochoc finalement contre-productif. Puisque la démesure ne paie pas, c’est par le biais des procédures que la supranationalité va, cette fois, parvenir à ses fins.

Ici, une parenthèse. Au terme d’un entretien consacré à l’Acte unique européen de 1987 qu’il tenait pour une monstruosité juridique au sens où certaines de ses dispositions rendaient relative la notion même de souveraineté – laquelle comme la liberté ne se divise pas, sous peine de ne plus exister (« Comme la couronne ne peut être si son cercle n’est entier, ainsi sa souveraineté n’est point si quelque chose y fait défaut« , disait Charles Loyseau, l’un des grands légistes de la monarchie classique) – François Goguel me lâcha un jour tout de go : « Au fond, Jean Monnet était profondément marxiste, et ses continuateurs avec lui« .J’avoue n’avoir totalement compris ce qu’il voulait dire qu’à la lecture du traité de Maastricht dans lequel revient si souvent la notion d’irréversibilité (passage « irréversible » à la monnaie unique ; fixation « irréversible » des parités, etc.). Le génie de Monnet est d’avoir recyclé la théorie marxiste des infrastructures économiques censées commander aux superstructures politiques. Dès les premières années du traité de Rome, son pari consiste à laisser agir les procédures et se développer les engrenages afin que, le jour venu, ce ligotis de liliputs – négligeables pris séparément, mais décisifs par le nombre de domaines auxquels ils s’appliquent – s’imposent comme un carcan de fait, se substituant aux mécanismes classiques de la prise de décision démocratique.

Telle est bien la logique de l’Acte unique, par lequel le rôle des Parlements nationaux se résume à transposer en droit interne quelque 300 directives décidées à Bruxelles sans le moindre contrôle ; telle est bien celle de Maastricht qui transfère la souveraineté monétaire, donc budgétaire, donc sociale des Etats, vers une structure technique indépendante du pouvoir politique et de son substrat démocratique essentiel : la communauté nationale.

Cet effet d’engrenage, ou spill over effect, selon le vocable emprunté à l’école néo-fonctionnaliste américaine chère aux disciples de Jean Monnet, a été fort bien résumé par Jacques Delors, alors président de la commission de Bruxelles, le 30 novembre 1989 à l’occasion d’un colloque du Center for European studies de Boston : « Le secret de la construction européenne est celui d’une dialectique entre la force des engagements fondamentaux, et le développement spontané de ses multiples effets d’engrenage …« .

Contre de Gaulle, qui ne concevait l’économie que comme une discipline ancillaire du politique, Monnet a bel et bien imposé l’ordre inverse : la soumission de la politique – qui implique le choix, donc la contingence – à la technique économique, laquelle ne souffre aucune alternative, puisqu’elle se conçoit elle-même comme détentrice d’une rationalité suprême ! François Goguel a raison : le socialisme, phase suprême du communisme, c’est l’extinction de l’Etat ; le mondialisme, phase suprême du fédéralisme européen, c’est l’extinction des nations, fondement de la légitimité des Etats.

Dans l’esprit du général de Gaulle, le traité de Rome n’est qu’un instrument de libre-échange mis au service de la modernisation de la France, dans le cadre d’un espace protégé par un tarif extérieur commun, censé domestiquer les effets de la mondialisation ; dans celui de Jean Monnet, c’est le Zollverein : une union douanière conçue comme le substrat provisoire d’un futur Etat européen.

Il contient de fait, en filigrane, toutes ses institutions : un exécutif (composé de deux pôles : le conseil des ministres et la commission de Bruxelles) ; un législatif, le Parlement européen (qui en 1957 n’est encore qu’un croupion, auquel il suffira de donner vie) et surtout, une cour de justice censée fixer la loi – la norme en jargon européen – à cette Communauté. Activés à partir de 1974, tous ces engrenages aboutiront à l’inverse de ce que souhaitait de Gaulle : non plus une « Europe européenne » riche de la diversité des nations déléguant provisoirement leurs compétences dans la perspective de leur bien commun, mais un système dépolitisé, « l’Euroland« , se nourrissant du transfert définitif et irréversible des souverainetés vers une instance technique – en l’espèce le directoire de la banque centrale européenne – déconnectée de toute volonté démocratique.

Comment s’étonner qu’ayant consenti à cela, la France ait ratifié, en décembre 1996, sans le moindre débat parlementaire, sans la moindre consultation nationale, ce qu’il est convenu d’appeler le pacte de stabilité, ce codicille à Maastricht dont n’aurait osé rêver Jean Monnet ? Par lui, le gouvernement français a ni plus ni moins accepté d’être mis à l’amende – sous forme de pénalités versées au budget de l’Europe – pour peu que sa politique économique sorte des critères de convergence imposés par Maastricht afin de garantir la valeur de l’euro. Pénalités, mises à l’amende … Et pourquoi pas la prison ? Avec Amsterdam, nous y sommes, ou plutôt nous y serons dès que ce traité, qualifié d’ »ajustement technique » par les plus hautes autorités de la République, aura été ratifié. Ne prévoit-il pas en vertu de son article 7 que les Etats qui contreviendraient à leurs obligations pourraient être temporairement privés de leur droit de vote au sein des instances dirigeantes de l’Union, et ce sans que leurs devoirs soient suspendus ? Il n’est pas exagéré de dire qu’en dehors d’une guerre et d’une défaite, jamais la France ne s’était vu imposer autant de contraintes réduisant à néant l’exercice de la démocratie.

En transférant aux organes de l’Union la politique de sécurité commune et d’immigration des Etats – domaines qui, aux termes de Maastricht, restaient encore du domaine intergouvernemental – Amsterdam achève donc la communautarisation voulue, dès les années cinquante, par Jean Monnet. Pis, c’est l’essence même de la constitution de 1958 que, du même mouvement, cette construction rend caduque.

En décembre 1997, le Conseil constitutionnel ne s’y est pas trompé puisqu’il a considéré que plusieurs normes de référence de notre loi fondamentale étaient en contradiction avec ce traité. A ce titre, il citait rien de moins que l’article 3 de la déclaration des droits de l’homme reprise dans le préambule de la constitution (« le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ») mais aussi l’article 3 de cette même constitution : « La souveraineté nationale appartient au peule qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Mais il aurait pu en citer d’autres : son article 2, qui définit la République comme le gouvernement du peuple par le peuple ; son article 5, qui confie au président de la République la mission de veiller à l’intégrité du territoire, dont le contrôle des frontières fait partie ; et même l’article 16, qui autorise le chef de l’Etat à user de pouvoirs spéciaux quand cette même intégrité est menacée « de manière grave ou immédiate« , intégrité qui disparaît dès lors que l’Etat n’a plus le contrôle exclusif de son territoire !

Académicien oublié, Eugène-Melchior de Voguë définissait la France comme le royaume des « morts qui parlent« . A l’heure où la fin des empires et l’écroulement des certitudes nées de la guerre froide donnent partout raison au général de Gaulle qui voyait dans la nation l’unique structure politique vivante capable de promouvoir la liberté des peuples, il est temps de se demander pourquoi seul Jean Monnet a encore voix au chapitre.

Une Europe qui s’enlise, se technocratise, s’antidémocratise

… Avec l’accord de la classe politique

europe-animDans l’éditorial de l’édition du 17 août 2009 du journal Ouest-France Christian Lequesne, Directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) à Sciences.Po affirme que l’Europe a bien changé en 20 ans.

Il rappelle, et s’en réjouit à juste titre, que Polonais, Tchèques et Roumains se sont libérés du joug communiste ; l’Europe centrale est de retour dans l’économie de marché. Les gouvernements sont issus d’élections libres.

Il insiste aussi, et surtout, sur l’adhésion de ces pays à l’Union Européenne : « L’Union européenne et l’Otan ont gagné de nouveaux membres. Les anciens pays de l’est voient ainsi leur sécurité garantie par leurs voisins occidentaux et par les Etats-Unis ».

Ce constat est un aveu.

Le lien entre la construction européenne et le renforcement de l’Otan devient pour certains une évidence. Plus, une stratégie à long terme. Dans ce schéma, la sécurité locale peut échoir à l’UE, celle plus large étant de la responsabilité des Etats-Unis. Bien entendu, nous n’avons rien à craindre de nos amis d’outre-Atlantique. Ce qui est en cause, n’est rien d’autre que notre indépendance, celle de la France, mais aussi celle de l’Europe.

50 ans de politique gaullienne oubliée, contredite, désavouée.

Cet aveu exprimé par l’éditorial d’Ouest-France, quotidien militant zélé de l’Europe supranationale et supporter aveugle de Jean Monnet – lequel « s’opposa avec acharnement à l’homme du 18 juin, pour qui la souveraineté des Etats était une condition absolue et non négociable de la démocratie »* – est aussi celui d’une classe politique qui se couche, d’un pays qui se renie, d’une Europe qui se vassalise.

Le NON de 2005 aurait dû ouvrir une voie nouvelle pour une Europe respectant les Etats-Nations, une Union organisée autour de projets communs, dans le cadre de délégations contractuelles et non de transferts irréversibles de certains pans de notre souveraineté nationale.

La ligne de démarcation droite-gauche est bien mince. Ghettoïser les Français à droite ou à gauche : un leurre très pratique pour ceux qui vivent de la politique. « Un coup, c’est moi, après c’est toi ». De la politicaillerie !

La réelle rupture est ailleurs : sur la conception même de l’Europe et l’indépendance nationale.

 Alain KERHERVE
* Eric Branca De Gaulle – Monnet ou le duel du siècle
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Le(s) plan(s) Fouchet (1961-1962)

Contexte : entre juillet et septembre 1960, Charles de Gaulle s’entretient avec l’ensemble de nos partenaires européens de la question et des objectifs de l’organisation politique de l’Europe.

Cette initiative est à l’origine, en février 1961, de la création par les Six d’une commission d’études, présidée par le gaulliste Christian Fouchet (« commission Fouchet »), dont le rôle sera de présenter des propositions destinées à donner « un caractère statutaire à l’union de leurs peuples » (conférence de Bonn, 18 juillet 1961). En fait, seule la France présentera publiquement un projet structuré d’union politique.

Ce projet de Traité établissant une Union d’États, dit plan Fouchet, stipule dans son article 1er :

« Il est institué par le présent traité une Union d’États, ci-après désignée par le terme « l’Union ». L’Union est fondée sur le respect de la personnalité des peuples et des États membres : égalité des droits et des obligations. Elle est indissoluble. »

Article 1 du plan

Il existe cependant trois versions de ce projet ou plan Fouchet. Une première version du plan Fouchet est en effet rendue publique le 3 novembre 1961. Une deuxième version est ensuite officieusement transmise à nos partenaires européens le 13 janvier 1962. C’est toutefois une troisième version du plan Fouchet qui est rendue publique par la France le 18 janvier 1962. Or cette dernière version du plan Fouchet est en retrait par rapport aux deux versions précédentes, à la suite de modifications opérées par Charles de Gaulle le 17 janvier 1962.

a) Les institutions prévues par le plan Fouchet sont les suivantes : un Conseil des chefs d’État et de gouvernement et trois comités des ministres : Comité des ministres des Affaires étrangères, Comité des ministres de la Défense et Comité des ministres de l’Éducation nationale[1] ; une Assemblée parlementaire européenne consultative, institution commune avec la Communauté européenne ; une Commission politique, composée de hauts fonctionnaires appartenant à l’administration des Affaires étrangères des États membres, avec une présidence tournante parallèle à celle du Conseil des chefs d’État et de gouvernement. Il ne s’agit donc pas, contrairement à la Commission européenne, d’un secrétariat général permanent à caractère supranational. Une révision générale du traité est enfin prévue au bout de trois ans (article 16), avec notamment pour objectif l’établissement de politiques étrangère et de défense unifiées (et non plus seulement communes)[2] et une réorganisation des institutions (article 17). Le plan Fouchet est cependant rejeté, la rupture définitive entre la France et ses partenaires européens s’effectuant le 17 avril 1962 autour de trois points. :

la défense européenne et l’Otan,
au niveau des institutions : une Europe supranationale ou une Europe des États ?
l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE.

Le premier point est la référence à l’O.T.A.N., rejetée par la France. L’article 2 de la première version du plan Fouchet est ainsi rédigé :

« (…) parvenir, dans les questions qui présentent un intérêt commun pour les États membres, à l’adoption d’une politique étrangère commune ; assurer par une étroite coopération des États membres dans les domaines de la science et de la culture, l’épanouissement de leur patrimoine commun, la sauvegarde des valeurs qui donnent son prix à la civilisation, contribuer ainsi dans les États membres à la défense des Droits de l’Homme, des libertés fondamentales et des démocraties ; renforcer en coopération avec les autres nations libres la sécurité des États membres contre toute agression grâce à l’adoption d’une politique commune de défense. »

Or dans la deuxième version du plan Fouchet il est explicitement fait référence à l’O.T.A.N. : « … en coopération avec les autres nations libres qui contribueraient au renforcement de l’Alliance atlantique… ». Une référence à l’O.T.A.N. que Charles de Gaulle supprime dans la troisième version du Plan Fouchet.  

Le deuxième point de rupture entre la France et ses partenaires européens concerne la réorganisation des institutions. Pour quelle Europe ?

La première version du plan Fouchet prévoit en effet que la révision du traité de l’Union doit avoir pour objectif une centralisation des institutions de l’ensemble des communautés européennes existantes au sein de l’Union. Or la deuxième version du plan Fouchet ne parle plus de centralisation au sein de l’Union mais de coopération entre les institutions des communautés européennes et de l’Union. Dans la troisième version du plan Fouchet Charles de Gaulle opère en outre deux autres modifications. D’une part il ajoute aux buts de l’Union (politique étrangère, politique de défense, politique culturelle et scientifique) la politique économique, ce qui touche donc aux domaines d’action des communautés européennes préexistantes. D’autre part il supprime dans l’article 17, consacré à la réorganisation des institutions de l’Union, la phrase suivante : « dans le respect des structures prévues aux traités de Paris et de Rome instituant les communautés européennes ».
De Gaulle rejette toute impossibilité de modifier le contenu des traités antérieurs.

Charles de Gaulle espère en effet profiter de cette révision institutionnelle pour d’une part soumettre les communautaires européennes thématiques à l’Union européenne politique, et d’autre part réorienter une intégration européenne supranationale vers une construction européenne à caractère intergouvernemental :

« … les organismes supranationaux qui ont été constitués entre les Six et tendent inévitablement et abusivement à devenir des super-États irresponsables, seront réformés, subordonnés aux gouvernements et employés aux tâches normales de conseil et aux tâches techniques. »[3]

« Si nous parvenons à faire naître l’Europe de la coopération des États, les Communautés sont ipso facto mises à leur place. C’est seulement si nous ne parvenions pas à faire naître l’Europe politique que nous en viendrons à nous en prendre directement aux premiers fruits de l’intégration. »[4]

« … le Conseil des ministres a confirmé la volonté de la France de promouvoir entre elle-même, l’Allemagne, l’Italie, la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, l’organisation des coopérations d’ensembles absorbant notamment les domaines particuliers où leur solidarité commence à s’instituer et visant une union effective des Six États dans l’ordre de la politique, l’économie, la culture et la défense. »[5]

Or les partenaires européens de la France exigent que soit respectée l’intangibilité des structures communautaires existantes[6]. Les partisans d’une Europe supranationale et les atlantistes (notamment les gouvernements de la Belgique et des Pays-Bas) ne peuvent en outre pas accepter une telle remise en cause du caractère supranational de l’intégration européenne[7]. Les propos de Paul Henri Spaak sont clairs : « L’Europe sera supranationale ou ne sera pas« .

Enfin, le troisième point de rupture entre la France et ses partenaires européen concerne la candidature de la Grande-Bretagne.

La Belgique et les Pays-Bas posent en effet comme préalable à toute union politique de l’Europe l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté économique européenne (C.E.E.). C’est le célèbre dilemme de Paul-Henri Spaak : « Si vous ne voulez pas l’intégration, alors il faut la Grande-Bretagne et si vous ne voulez pas de la Grande-Bretagne, alors il faut l’intégration. Il nous faut l’un ou l’autre. Nous ne pouvons pas nous trouver sans l’intégration, ni sans la Grande-Bretagne » [8].

Notes

[1]  La première version du plan Fouchet prévoit uniquement un Conseil se réunissant tous les quatre mois au niveau des chefs d’État ou de gouvernement, et dans la période intermédiaire au niveau des ministres des Affaires étrangères.
[2]  La première version du plan Fouchet ne prévoit qu’une politique étrangère unifiée ; dans la deuxième version est ajoutée une politique de défense unifiée, sujet fondamental pour Charles de Gaulle.
[3] Entretiens de Rambouillet avec Conrad Adenauer, 30 juillet 1960.
[4] Instructions données au Premier ministre Michel Debré. Lettres, Notes et Carnets 1958-1960, page 399. Ceci annonce la crise de la « chaise vide » de 1965-1966.
[5] Compte-rendu du Conseil des ministres, 17 janvier 1962.
[6]  Le 8 avril 1965 sera signé un traité instituant un Conseil et une Commission uniques pour les communautés européennes ; ce traité de « fusion des exécutifs » entre en vigueur le 1er juillet 1967.
[7]  Le Premier ministre belge, Paul-Henri Spaak, déclare notamment le 10 janvier 1962 que « l’Europe sera supranationale ou ne sera pas ».
[8] Il convient de souligner la contradiction entre la volonté simultanée de construire une Europe supranationale et d’élargir la Communauté économique européenne (C.E.E.) à la Grande-Bretagne (Cheval de Troie des USA dans la CEE), qui refuse alors, comme la France, toute intégration supranationale.

Mai 68 – Place de la Concorde, « Vive de Gaulle », « A bas l’anarchie ! »

« Je ne me retirerai pas ! »

Le 30 mai 1968, le général de Gaulle annonce à la radio en 2 minutes 40 qu’il reste à son poste, dissout l’Assemblée nationale, maintient son Premier ministre Georges Pompidou, et reporte le référendum.

Après l’annonce du chef de l’État, des centaines de milliers de Parisiens se mettent à défiler sur les Champs-Élysées, de la place de la Concorde vers l’Etoile, en criant « La France au travail« , « De Gaulle n’est pas seul« , « A bas l’anarchie » ou « Le communisme ne passera pas« .

PARIS, 30 mai 1968 (AFP) – Au chant de la « Marseillaise », plusieurs centaines de milliers de personnes – certains avancent le chiffre d’un million – ont remonté en fin d’après-midi, à l’appel des Comités d’action pour la défense de la République, les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à l’Etoile, durant près de trois heures.

Hérissée de drapeaux tricolores et de banderoles, la foule massive en rangs serrés, devait ainsi déferler sur l’avenue la plus célèbre du monde, scandant des slogans tels que « La France au travail », « Avec nous les Français », « Le communisme ne passera pas », « De Gaulle, De Gaulle », « Pompidou Bravo », et aussi des cris hostiles à l’endroit de François Mitterrand.

Très nombreux étaient les jeunes, garçons et filles, celles-ci portant des robes tricolores. Dans cette foule faite de gens de toutes conditions, peu de brassards. Le service d’ordre paraissait improvisé, constitué par des volontaires recrutés sur place.

Des grévistes des PTT sont regroupés autour d’un transistor à Paris, le 30 mai 1968, pour écouter l’allocution de Charles de Gaulle

AFP/Archives

En tête de cortège, roulant au pas, des automobiles pavoisées, des motocyclettes et dans leurs petites voitures de grands mutilés, puis les drapeaux des anciens combattants.

Dans les premiers rangs on reconnaissait des ministres, André Malraux – lorsqu’il apparut à l’Etoile émergeant d’une escorte de parlementaires ceints de leur écharpe tricolore, il fut l’objet d’une longue ovation -, Maurice Schumann très acclamé lui aussi, Michel Debré, Louis Joxe, Georges Gorse, Yvon Bourges… D’anciens ministres, Alain Peyrefitte, Alexandre Sanguinetti, de nombreux députés, des sénateurs, des compagnons de la Libération, du balcon de l’ancien ministère de la Marine, François Mauriac avait assisté au rassemblement des manifestants. Acclamé, il se joignit à eux et les suivit en voiture un long moment.

Slogan scandé à la hauteur de l’ELysée « De Gaulle n’est pas seul ».

Au fur et à mesure de sa marche, très lente, le cortège s’enrichit de nouveaux éléments qui l’attendaient à chaque carrefour, absorbant au passage des milliers de gens qui s’étaient massés sur les trottoirs, le transistor en bandoulière, applaudissant au passage les manifestants.

Le Président de l’Assemblée Nationale Jacques Chaban-Delmas annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale, le 30 mai 1968.

Sur le terre-plein de l’Arc-de-Triomphe, le ministre des anciens combattants, M. Henri Duvillard, arborant la médaille militaire sur son veston, attendait ayant à ses côtés ses deux aides de camp en uniforme. Mais fut retardée de près d’une heure pour la circonstance, sur le tombeau du soldat inconnu, la traditionnelle et quotidienne cérémonie de la flamme : dépôt de gerbes, sonnerie aux morts, Marseillaise, l’hymne national devait être repris en chœur par des milliers de voix.

Chaban-Delmas était aussi à l’Arc de Triomphe à l’arrivée du cortège, on l’entendit crier « Vive la République, Vive la France« .

A 20H30, des groupes compacts arrivaient encore à l’Arc de Triomphe qu’ils contournaient tandis que, par haut-parleur, l’ordre de dispersion était donné. C’est alors que, aux applaudissements d’une foule maintenant déchainée, des jeunes gens se mirent en devoir d’escalader la flèche d’une grue géante servant aux travaux du métropolitain, pour y arracher le drapeau rouge que des grévistes avaient hissé et le remplacer par le drapeau national.

La décolonisation et l’affaire algérienne

La communauté franco-africaine

L’appel au général de Gaulle en mai 1958 résulte avant tout de l’incapacité de la IVe République à faire face aux enjeux de la décolonisation. La défaite en Indochine (1946-1954) avait traumatisé l’opinion publique, qui voyait dans l’Empire un moyen de pérenniser le rôle de nation majeure de la France, et les autonomies garanties à la Tunisie (1954) par Pierre Mendès France et au Maroc (1955) par Edgar Faure, suivies d’une rapide accession à l’indépendance pour ces deux pays, avaient contribué à crisper encore le débat sur la décolonisation.

Pour le général de Gaulle, l’avènement de la Ve République, et les marges de manœuvre que celle-ci offre aux gouvernements, sont indispensables pour régler des enjeux aussi lourds.

Une tournée de 20.000 kilomètres en 9 jours. Tchad, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Guinée, Madagascar, Sénégal et Algérie. En ce mois d’août, trois mois après être revenu aux affaires, le Général réalise une tournée africaine afin de convaincre les populations d’adhérer à son projet de nouvelle constitution. Ce voyage, titre en Une Le Figaro, suscite un «enthousiasme indescriptible».

La une du quotidien « Le Figaro »

On peut ainsi remarquer que le férendum sur la Constitution de septembre 1958 porte aussi sur la création d’une communauté franco-africaine : les pays d’Afrique sub-saharienne, dont les dirigeants, comme Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ou Léopold Sédar Senghor, ont été formés par le système politique français, choisissent alors à une large majorité d’appartenir à une communauté avec le France, et sont libres de prendre leur indépendance. Seule la Guinée de Sékou Touré rejette ce cadre en septembre 1958, accédant immédiatement à l’indépendance. En revanche, les autres composantes de la Communauté y accèdent progressivement entre 1959 et 1960.

28 septembre 1958 : le projet de Constitution est approuvé par 79,2% des suffrages exprimés en métropole, plus de 96% en Algérie, 93% dans les départements et territoires d’outre-mer, sauf en Guinée qui a voté « non « 

L’indépendance de l’Algérie

Dès son « retour aux affaires », le général de Gaulle se rend à plusieurs reprises en Algérie et recherche les moyens d’inclure l’Algérie dans la communauté Franco-africaine qui vient d’être validée par le référendum constitutionnel.

Depuis le commencement de l’année 1959, la pacification militaire s’est poursuivie en Algérie sous le commandement du général Challe. La mise en œuvre du plan de développement économique et social, défini le 3 octobre 1958 à Constantine par le général de Gaulle, s’opère sous l’impulsion de M. Paul Delouvrier, Délégué général du gouvernement en Algérie. Mais aucun progrès n’a été accompli dans l’ordre d’une solution politique, la majorité des Européens d’Algérie réclamant l' »intégration », alors que les chefs de l’insurrection revendiquent l’indépendance. Le général de Gaulle prononce un discours radiotélévisé le 16 septembre 59 par lequel il énonce le principe fondamental de sa politique à l’égard de l’Algérie : celui de l’autodétermination

Le Général y précise :
« Le 28 septembre dernier, les Algériens ont, par référendum, adopté la Constitution et marqué leur intention que leur avenir se fasse avec la France. Le 30 novembre, ils ont élu leurs députés ; le 19 avril, leurs Conseils municipaux ; le 31 mai, leurs sénateurs. » Et il poursuit : « …la Communauté est fondée, entre la France, onze États d’Afrique et la République malgache. Enfin, au milieu d’un monde où il s’agit tout à la fois de sauvegarder la liberté et de maintenir la paix, notre voix est écoutée. … Pourtant, devant la France, un problème difficile et sanglant reste posé : celui de l’Algérie. Il nous faut le résoudre. Nous ne le ferons certainement pas en nous jetant les uns aux autres à la face les slogans stériles et simplistes de ceux-ci ou bien de ceux-là qu’obnubilent, en sens opposé, leurs intérêts, leurs passions, leurs chimères. Nous le ferons comme une grande nation et par la seule voie qui vaille, je veux dire par le libre choix que les Algériens eux-mêmes voudront faire de leur avenir. ».

Puis l’Assemblée nationale approuve par 441 voix contre 23 et 28 abstentions.

Le 28 octobre suivant, le Général adresse un message à l’armée en Algérie dans lequel il explique la nécessité de l’autodétermination.

« … Sous ma responsabilité et en connaissance de cause, j’ai fixé ce que doit être notre action en Algérie… Plus tard, … il s’agira d’assurer la liberté et la dignité de la consultation par laquelle les Algériens décideront eux-mêmes de leur destin dans des conditions qui seront élaborées et précisées en temps utile. Il sera alors essentiel que ce choix soit complètement libre, faute de quoi le problème ne serait pas vraiment résolu et la France veut qu’il le soit. »

Du 24 janvier au 2 février 1960, les pro-Algérie française créé le chaos.
C’est la semaine des barricades à Alger en faveur de l’ « Algérie française ».

Dans un discours télévisé le 29 janvier, le Général de Gaulle condamne le « mauvais coup » porté à la France par les insurgés d’Alger et s’engage à rétablir l’ordre public à Alger.

« …j’ai pris au nom de la France la décision que voici : les Algériens disposeront librement de leur destin… » et Pour répondre aux évènements qui viennent de se dérouler à Alger, le Général est ferme :  » pour imposer à la France, à l’État, à moi-même leurs prétentions, certains à Alger sont entrés en insurrection. Ils ont tiré sur le service d’ordre. Ils ont tué de bons soldats. Ils se dressent en armes contre l’autorité de la France. ». (Lire son discours ICI)

Le 8 janvier 1961 se déroule le Référendum sur l’autodétermination de l’Algérie :75,26% de oui.
A la suite de quoi, le 16 janvier suivant, le Front de Libération National Algérien (FLNA) se déclare prêt à ouvrir des négociations avec le gouvernement français. Le 22 avril., refusant le référendum du 8 janvier, les généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller tentent de prendre le pouvoir à Alger en instituant illégalement un « haut-commandement ». Ils doivent y renoncer au bout de 4 jours.

Naissance de l’Organisation Armée Secrète (OAS), regroupant les partisans d’une action violente contre l’indépendance de l’Algérie. (Attentats quotidiens en métropole et en Algérie particulièrement nombreux en avril et août).

Le putsch des généraux. Les dernières heures de l’Algérie française

De 1960 à 1962 c’est l’Algérie pluriethnique qu’on assassine. L’objectif des extrémistes, c’est contraindre le général de Gaulle au départ. Grossière erreur de jugement ; le Général n’appartient pas à la race des hommes d’État frileux.

En ce 24 janvier 1960, Alger présente son visage des mauvais jours. Le « Front National Français » de Jo Ortiz, le cafetier du Forum, décrète la grève générale. Officiellement il s’agit de protester contre le rappel du général Massu, considéré comme le plus sûr garant de l’Algérie Française. En réalité, le patron des unités territoriales (les « UT ») veut rallier l’armée à sa cause.

Dès 15 h 00, des jeunes gens dépavent la rue Charles-Péguy et montent une barricade. Une foule immense envahit le plateau des Glières. On veut congratuler les 2000 « UT » d’Ortiz et les 500 volontaires regroupés autour de Lagaillarde dans l’université transformée en bunker. Un peu après 18 h 00, les gendarmes mobiles, descendant les escaliers du Forum pour dégager le centre, se font tirer à vue et ripostent pour se dégager. Pour la première fois en Algérie, des Français ont pris pour cibles d’autres Français. Lourd bilan : 14 morts et 125 blessés pour les forces de l’ordre, 6 morts et 24 blessés chez les manifestants.

Dès le lendemain, le mauvais folklore cocardier reprend ses droits. De Gaulle y met un point final en prononçant l’un de ses plus grands discours (29 janvier 1960) : « Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble une nouvelle fois face à une lourde épreuve. En vertu du mandat que la peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive » Si de Gaulle cédait aux coupables qui rêvent d’être des usurpateurs, « la France ne serait plus qu’un pauvre jouet disloqué sur l’océan des aventures ». Tout est dit. Les hommes de Lagaillarde se rendent « avec les honneurs ».

Le 20 avril 1961, les généraux Challe et Zeller embarquent clandestinement dans un « Nord 2500 » dont la destination est Blida dans la Mitidja. Le général Jouhaud, seul pied-noir du pronunciamento se trouve déjà sur place. La présence de Maurice Challe à la tête de la conjuration étonne d’autant plus qu’il est particulièrement attaché aux valeurs républicaines.

Le 22 avril, les généraux Challe, Salan, Zeller et Jouhaud, avec l’appui du 1er régiment de parachutistes, commettent un coup de force à Alger. Les putschistes contrôlent Alger. Morin et Cambiez, placés à la tête de l’Algérie par de Gaulle, sont mis aux arrêts.

Le 23 avril, de Gaulle décide d’assumer les pleins pouvoirs prévus par l’article 16 de la Constitution. Il en informe la Nation dans une intervention télévisée : « :… Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. Les coupables de l’usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spéciales, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne, égarée de crainte et de mythes, l’impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite ; il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques. »

La fin des hostilités en Algérie

18 mars 1962.  L’Accord d’Évian entre les représentants du gouvernement français et du Front de Libération National Algérien proclame le cessez-le-feu.

27 mars. Constitution à Alger d’un exécutif provisoire algérien.

8 avril. Le peuple français approuve par référendum les accord d’Evian par une majorité de plus de 90% des suffrages exprimés.

3 juillet. Le Général de Gaulle préside à l’Élysée le Conseil Supérieur de la Magistrature. La France reconnaît l’indépendance de l’Algérie et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)

Un tsunami politique digne de la grandeur de la France

Dans un monde divisé par la guerre froide,Charles de Gaulle reconnait la nouvelle Chine de Mao Zedong. Premier pays occidental à établir des relations avec la Chine, les Chinois apprécient cette démarche de la France et du général de Gaulle.

De Gaulle reconnait la Chine.

Un bref et sobre communiqué publié simultanément à Pékin et à Paris le 27 janvier 1964 annonce l’instauration de relations diplomatiques entre la France et la Chine.
Lors de sa conférence de presse du 31 janvier suivant, le général de Gaulle justifie sa décision par le “poids de l’évidence et de la raison”.
Cette nouvelle eut l’effet d’un “tsunami politique” dans les chancelleries. La France, par le Général, confirme à la face du monde sa volonté d’avoir sa propre politique indépendante.

Une longue démarche volontariste

Cette reconnaissance est l’aboutissement d’une longue démarche comme le précise le général de Gaulle dans une note datée de janvier 64 (Lettres, notes et carnets) à Jacques de Beaumarchais ambassadeur : « Cette question avait été abordée par le maréchal Tchen Yi dans les conversations que j’avais eues avec lui à Genève en 1962, à l’occasion de la Conférence sur le Laos. Elle a été reprise il y a peu de temps lors du voyage que M. Edgar Faure a effectué en Chine sur l’invitation du gouvernement de Pékin ».

Mais les consignes sont claires tant les discussions ont été âpres : « De part ni d’autre il ne peut être question de poser des conditions. Il s’agit donc essentiellement de définir une procédure : la plus simple semble être la meilleure. Il suffirait d’annoncer par un communiqué la décision prise d’un commun accord par les deux gouvernements. Ce pourrait être un communiqué conjoint, ou deux communiqués identiques publiés simultanément dans les deux capitales. Le texte mentionnerait simplement la décision d’établir des relations diplomatiques et d’échanger très prochainement des ambassadeurs. »

Un objectif : s’émanciper des contraintes de la guerre froide

Le témoignage concret de Claude Chayet, chargé par le général de Gaulle d’ouvrir l’Ambassade de France à Pékin témoigne et insiste sur l’importance d’une telle décision politique. La reconnaissance de la Chine communiste, « a été dans l’ordre politique un tsunami, une gigantesque nouvelle qui a secoué toutes les chancelleries, qui les a pris presque de court. Nous vivions une situation normale, établie et subitement voilà un des grands acteurs de l’époque qui décide tout seul et sans en avertir personne de reprendre les relations diplomatiques avec la Chine. »

En Chine, la reconnaissance Française est considérée comme une « explosion nucléaire diplomatique ».  Zhang Xichang, chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, fort de sa longue carrière diplomatique, témoin direct, qualifie cet événement de « portée historique » et affirme : « Dès 1949, il y avait des contacts officiels ou officieux entre la Chine nouvelle et la République française, malgré l’absence de relations diplomatiques. Au milieu des années 50, il y eut quelques sondages officieux de la part des autorités françaises sur certains arrangements transitoires d’ordre économique, culturel ou consulaire. Cependant, avant 1963, aucun gouvernement, aucun homme politique français n’a pris de contact officiel ou officieux avec le gouvernement chinois en vue de la normalisation de nos relations ».

La Mission d’Edgar Faure

Zhang Xichang ajoute : « …le 22 octobre 1963, un invité mystérieux arriva à Beijing, sans titre, ni dignitaire officiel ni diplomate, qui hébergeait à la Résidence des honneurs d’Etat Diaoyuatai dans un beau quartier ouest de la capitale. Edgar Faure (ancien président du Conseil des ministres de France), désigné comme envoyé du Général de Gaulle avait la mission de faire des démarches visant à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine sous la direction du président Mao Zedong.

« En qualité de chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, j’allais à la rencontre de M. Faure à la frontière entre le continent et Hongkong. Il était porteur d’une lettre manuscrite du Président de Gaulle. Au lieu d’écrire au gouvernement chinois que la France ne reconnaissait pas encore, le Général de Gaulle se contenta d’écrire à Edgar Faure lui-même, mais, en fait, le vrai destinataire était le gouvernement chinois. Cette lettre « personnelle », sans donner un mandat officiel à Faure, était destinée à l’investir des pouvoirs nécessaires pour entrer en négociation avec nos dirigeants au sujet de l’établissement de relations diplomatiques. »

Taïwan, une épine dans le pied

En effet, Taïwan, Rpublique de Chine, opposée et revendiquée par la Chine populaire, reconnue par des Etats au nombre desquels la France, est un obstacle majeur dans les négociations. La Chine populaire refuse toute idée de création de « deux » Chine. Finalement, Edgar Faure et ses interlocuteurs chinois rédigent une version acceptée par le président Mao.

Et Zhang Xichang entrevoit alors une issue favorable du côté de Paris. Effectivement, après le retour d’Edgar Faure, le Président de Gaulle donna une suite positive à l’affaire et le document signé par les deux parties en Chine fut rendu officiel.

Pour la France, une seule Chine

Le 6 février, le général de Gaulle, dans une note adressée à MM. Pompidou et Couve de Murville, indique que « du point de vue international il n’y a qu’une Chine » et que cela implique « de ne pas reconnaître le statut diplomatique de Taïwan. »

Le 10 février suivant, le maréchal Chiang Kai-Shek, Chef du Gouvernement chinois de Taïwan, rompt les relations diplomatiques avec la France.

Le traité franco-allemand de l’Élysée (1963)

Acte majeur de la réconciliation franco-allemande, et moteur de la construction de l’Europe, la signature du traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963, est inséparable de l’échec
du plan Fouchet (lien).

Ratifié en juin 1963 par l’Assemblée nationale et le Sénat, le traité de l’Élysée exprime en effet deux significations au-delà de la coopération économique (agriculture, énergie, industries, transports…)

Pour une autre Europe

Le traité franco-allemand de l’Élysée constitue tout d’abord un substitut au projet d’Europe politique. Le traité de l’Élysée est en effet basé sur la réalisation de projets communs (dans les domaines de l’armement, de la culture, l’éducation-jeunesse et des relations diplomatiques) et surtout sur une concertation systématique dans les domaines des affaires étrangères, de la défense et des questions culturelles, ce qui correspond aux domaines d’actions communes prévues par le plan Fouchet.

Pour Charles de Gaulle Il s’agit d’une première étape à deux, en attendant l’adhésion ultérieure des autres partenaires européens :

« Les autres aussi se rejoindront à la longue à nous, mais je le demande encore une fois, Monsieur le Chancelier, car c’est une question très importante pour la France : êtes-vous prêt si cela est nécessaire à accepter une collaboration à deux ? »propose-t-il au Chancelier Adenauer lors de sa visite à Paris en juillet 1962

Le traité de l’Élysée n’est cependant pas seulement un embryon, à deux, d’union politique. La question allemande est inséparable de la volonté européenne de Charles de Gaulle : construire l’Europe c’est tout autant pacifier l’Allemagne « prussienne » que l’ancrer en Europe occidentale, la détourner de l’Europe de l’Est et de mettre fin à la tutelle américaine.
Il s’agit en outre et surtout pour Charles de Gaulle, « touché jusqu’au tréfonds de son âme » par l’accueil que lui a réservé le peuple allemand en septembre 1962, de la manifestation d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France, entre le peuple allemand et le peuple français, cette coopération franco-allemande devant être le levier fondamental de la construction de l’Europe.

La volonté de bâtir l’Europe autour d’un axe Franco-allemand avait déjà été évoqué par le général de Gaulle dans un discours prononcé sur la pelouse Bagatelle au Bois de Boulogne le 1er mai 1950, seulement 5 ans après la fin de la guerre 39-45.

« Votre mémorandum du 20 septembre m’a intéressé. Je vous remercie de me l’avoir aimablement adressé, d’autant plus que je pense toujours, avec vous-même, que l’Europe ne saurait se construire sans une entente directe entre la France et l’Allemagne. »

Charles de Gaulle (1er mai 1950)

L’indépendance

Et le 14 septembre 1958, à la Boisserie, dans sa demeure à Colombey-les-Deux-Églises, le Général précise à Konrad Adenauer : « En résumé, je suis d’accord avec vous sur la nécessité d’unir la politique de l’Europe, c’est-à-dire la politique fédérale et celle de la République française, d’établir un contact permanent, organique pour arrêter notre politique commune. Je souhaite que cette politique soit la nôtre et qu’elle se manifeste d’une manière indépendante à l’égard des Américains, dans les questions mondiales et européennes. »

« L’Europe c’est l’affaire de la France et de l’Allemagne. Ni l’Allemagne seule ni la France seule ne peuvent faire l’Europe. Nous sommes le noyau essentiel de cette Europe et sans le noyau il n’y aura pas d’Europe. »

Charles de Gaulle

Mais…

Pour que le traité de l’Élysée soit ratifié au Bundestag, le chancelier Adenauer doit cependant accepter le 16 mai 1963 un préambule additif, unilatéral, qui l’encadre strictement. C’est l’aboutissement des pressions diplomatiques et économiques des Américains soutenus et appuyés par les partisans, en Europe, des atlantistes au nombre desquels on compte Jean Monnet.

« Convaincu que le traité du 22 janvier renforcera et rendra effective la réconciliation et l’amitié, il constate que les droits et les obligations découlant pour la République fédérale de traités multilatéraux ne sont pas modifiés par ce traité, il manifeste la volonté de diriger l’application de ce traité dans les principaux buts que la République fédérale poursuit depuis des années en union avec les autres alliés, et qui déterminent sa politique, à savoir, maintien et renforcement de l’alliance des peuples libres et, en particulier, étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique ; défense commune dans le cadre de l’Alliance atlantique ; unification de l’Europe selon la voie tracée par la création de la Communauté en y admettant la Grande-Bretagne, renforcement des communautés existantes et abaissement des barrières douanières. »

L’appréciation du traité de l’Élysée est double. Il s’agit en effet d’une part d’une réussite quant à la volonté de Charles de Gaulle de manifester l’existence d’un dessein privilégié et fondamental entre l’Allemagne et la France. Pour Charles de Gaulle la réconciliation franco-allemande est en outre « sans contexte l’un des événements les plus importants et éclatants de tous ceux que l’Europe et le monde ont vécu au long des siècles ».

Mais il s’agit d’autre part d’un échec quant au substitut du projet d’Europe politique. Le préambule additif allemand au traité contredit en effet la conception gaulliste de l’Europe politique, en particulier la volonté de Charles de Gaulle de favoriser l’émergence d’une troisième voie européenne entre les soviétiques et les nord-américains. Conrad Adenauer est remplacé en octobre 1963 par Ludwig Erhard. Celui-ci s’aligne fortement sur la politique américaine. Charles de Gaulle traduit sa déception à cet égard :
« Cependant, il faut bien constater que, si le traité franco-allemand a permis dans quelques domaines des résultats de détail, s’il a amené les deux gouvernements et leurs administrations à pratiquer des contacts, dont, de notre côté, et à tout prendre, nous jugeons qu’ils peuvent être utiles et sont, en tout cas, fort agréables, il n’en est pas sorti, jusqu’à présent, une ligne de conduite commune. »

La poursuite de la construction européenne, notamment sous la présidence de Charles de Gaulle, montrera, à plusieurs occasions, que les approches de la France et de l’Allemagne ne seront pas toujours identiques.

De ce fait, Charles de Gaulle dégage une leçon dans la conduite de la politique étrangère de la France.

Traité-Franco-Allemand du 22 janvier 1963

De Gaulle et Pétain : deux destins face à l’histoire

«On s’occupe de moi ; j’ai quelqu’un de très haut placé qui ne m’abandonne pas. Je sais que le général de Gaulle, mon ancien élève, fait tout ce qu’il peut pour adoucir mon sort. »

Philippe Pétain

Ces paroles, Pétain les a prononcées devant l’aumônier du Portalet, sombre forteresse des Pyrénées où il fut détenu durant quelques semaines à l’automne 1945 après sa condamnation par la Haute Cour. Malgré la violence de l’antagonisme qui les avait opposés, le Maréchal avait des sentiments ambivalents à l’égard de l’homme du 18 Juin.

De son côté, Charles de Gaulle, tout en condamnant avec force l’armistice de 1940, s’est toujours efforcé d’être équitable à l’égard de son ancien supérieur, comme l’atteste ce jugement délivré en 1966 à l’occasion du 50e anniversaire de Verdun : « Si par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que vingt-cinq ans plus tôt il avait acquise à Verdun en conduisant les armées françaises à la victoire ne saurait être contestée ni méconnue par la patrie. »

A priori, tout semblait opposer Pétain et de Gaulle, dont la première rencontre remonte à 1912, quand le futur Maréchal commandait à Arras le 33e R.I. Entre eux il y aura toujours la différence qu’il peut y avoir entre un célibataire endurci, sans famille, et un homme qui a appris l’histoire de France parmi les siens. Issu d’un milieu rural modeste, Philippe Pétain, instinctivement, se rattache à la terre, seule réalité sensible pour lui. Par sa lignée, le futur fondateur de la Ve République a davantage le sens d’une continuité historique et donc d’une nécessaire diversité. Pourtant il est de fait qu’entre les deux hommes exista une forte sympathie cimentée d’abord par un même anticonformisme. Après la Grande Guerre, en plusieurs circonstances, de Gaulle trouva un appui appréciable auprès du Maréchal.

Les relations entre les deux hommes, jusque-là sans nuages, se dégradèrent à partir du moment où celui que ses camarades appelaient « le Connétable » en raison de son attitude altière, devint le « nègre » du Maréchal, candidat à l’Académie française. Pétain entendait être obéi. De Gaulle voulait rester libre et voir son travail reconnu.

Dès lors, une épreuve de force était inéluctable. Elle survint par étapes, cette querelle d’hommes de lettres aggravant encore les rapports entre les deux protagonistes engagés à partir de juin 1940 dans une confrontation sans merci.

1934 : la droite et la gauche traitent de Gaulle par la dérision.

Au moment où est publié « Vers l’armée de métier », Charles de Gaulle parcourt les rédactions des journaux, rend visite aux parlementaires. Manifestement, son comportement n’est plus celui d’un militaire, car opposé à la doctrine officielle qui prévaut alors dans le domaine militaire.

Un homme répond à sa sollicitation. Paul Raynaud tente de réagir à l’Assemblée nationale, mais ni Léon Blum[1], alors Président du conseil, ni le Général Maurin[2], Ministre de la guerre, ne saisissent l’occasion. Léon Blum reste enfermé dans sa doctrine de gauche[3], quant au général Maurin, il est incapable d’imaginer une stratégie différente de celle découlant de la ligne de défense (ligne Maginot). De Gaulle échoue dans son effort de persuasion. De l’Humanité à l’Action française, on traite de Gaulle par la dérision. Il n’avait pour lui ni la gauche, ni la droite. Faiblesse avant 1940, force par la suite.

[1] Léon Blum reçoit une nouvelle fois le Lieutenant-Colonel de Gaulle le 14 octobre 1936 pour lui réitérer ce qu’il a déjà écrit dans le Populaire le 16/12/34 afin de condamner l’armée de métier en raison même de son efficacité présumée : « On ne voit pas comment serait réservé le temps pour le jeu des instances internationales et pour la détermination de l’agression… »

[2] Ministre de la guerre en 1935. A l’issue d’une séance du Conseil supérieur de la guerre, le général Maurin apostrophe de Gaulle : « Adieu, de Gaulle ! Là où je suis, vous n’avez plus votre place ! ».

[3] Après la guerre, Léon Blum reconnaît : « Je dois faire l’aveu que j’avais pris parti contre le lieutenant-colonel de Gaulle. Je dois faire l’aveu d’une seconde erreur. L’armée telle que l’avait conçue le colonel, ces divisions rapides, irrésistibles, toujours prêtes à se frayer une voie au-delà des frontières comme une escadre de cuirassés à prendre la mer, constituaient l’instrument efficace de la sécurité collective ».

Charles de Gaulle, dans ses « mémoires de guerre juge Léon Blum : « Léon Blum était plus attaché que jamais au socialisme. Mais au cours de ses épreuves, des scrupules lui étaient venus quant aux idées professées et à la politique menée, naguère, par son parti. Il les avait réexaminées à la lueur de cette clarté que la lucarne d’un cachot dispense à une âme élevée.« 

Charles de Gaulle à l’école de guerre

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