Charles de Gaulle à l’école supérieure de guerre

1924 marque un double événement dans la carrière du capitaine de Gaulle : la publication de son premier ouvrage « La discorde chez l’ennemi », fruit de la méditation mûrie au fort IX d’Ingolstadt (1916) coïncide avec sa sortie de l’école supérieure de Guerre, dont les professeurs se piquent de psychologie autant que de science militaire. La première année de stage, de Gaulle est noté ainsi : « Intelligence très vive, culture générale très étendue, de la facilité, voit juste sur le terrain, donne des ordres clairs, a de la décision, très travailleur.
« Personnalité très développée, grosse confiance en soi. Doit arriver à d’excellents résultats s’il se livre avec un peu plus de bonne grâce et s’il consent plus facilement à se laisser discuter. A très bien réussi dans toutes les branches de l’armée ».

La seconde année, à l’issue d’un voyage d’état-major de la promotion, le dossier militaire de Charles de Gaulle reçoit au chapitre « Appréciations détaillées », les notes suivantes : « Officier intelligent, cultivé et sérieux ;du brillant et de la facilité ; très bien doué ; beaucoup d’étoffe.
« Gâte malheureusement d’incontestables qualités par son assurance excessive, sa rigueur pour les opinions des autres et son attitude de roi en exil. Paraît par ailleurs avoir plus d’aptitude pour l’étude générale et synthétique d’un problème que pour l’examen approfondi et pratique de son exécution »

« A exercé le commandement de corps d’armée pendant la première période du voyage ; y a montré de la décision, du calme et du commandement, mais aussi un jugement parfois mal assis ;a adopté des solutions peu en rapport avec la situation, l’a d’ailleurs honnêtement reconnu.

« A ultérieurement rempli correctement, mais avec un peu en marge de ses camarades, les fonctions de chef du 1er Bureau du corps d’armée et de chef d’état-major de la division – Note d’ensemble : 15,5.
Une signature figure au bas de ce document : colonel Moyrand (plus tard, général, ancien collaborateur de Joffre.), professeur de tactique générale.

Avec le recul du temps, le colonel Moyrand a commenté ces notes : « De Gaulle représentait un cas intéressant, difficile et délicat. Ses qualités se révélaient très grandes. Il était très personnel. Je le jugeais d’essence supérieure. Il se mêlait peu aux autres élèves. Il arrivait à l’amphithéâtre presque toujours solitaire. »
Dans l’ensemble, les professeurs et instructeurs de Charles de Gaulle ne tarissent pas d’éloges sur le capitaine de Gaulle : « … très travailleur… Intelligence très vive… Culture générale très étendue… » De nettes réserves s’expriment aussi : « …Incontestables qualités qu’il gâte malheureusement par une attitude un peu détachée et une certaine suffisance… »

Le capitaine de Gaulle met le colonel sur la sellette

Précisément, un incident se produit avec de Gaulle. Le voyage de fin d’études a lieu en juin 1924, dans la région de Bar-sur-Aube. Le capitaine Chauvin en retrace les péripéties : « … De Gaulle est mis sur la sellette. Il reçoit le commandement d’un corps d’armée, et nous tous, sous ses ordres, nous remplissons les fonctions de ses plus importants subordonnés : commandants de division, chef d’état-major, etc.

« Tout au long de la journée, le colonel Moyrand[1], professeur de tactique générale et directeur de l’exercice, rend vivante la manœuvre, comme il se doit, pour mettre l’impétrant en face de situations variées, l’obligeant chaque fois à prévoir des mesures et à prendre des décisions en conséquence. Notre camarade se maîtrise parfaitement, étudiant posément les problèmes, y apportant avec calme les solutions qui conviennent et les traduisant en ordres clairs, efficaces, bref, donnant la preuve de sa lucidité en même temps que son sens aigu de l’action.

« Le soir, pour la critique, nous sommes réunis dans une classe du collège de Bar. Le colonel préside du haut de la chaire, tandis que de Gaulle lui fait face, ses grandes jambes difficilement rassemblées sous un pupitre d’élève, le capitaine Châteauvieux, son chef d’état-major pour la circonstance, prenant place à ses côtés.

« Aux questions posées, au ton adopté – tout nuancé de sarcasmes et d’agressivité – il devient manifeste qu’il ne s’agit plus d’un examen, mais bien d’un procès : il faut mettre en évidence que le prévenu ne mérite pas d’indulgence et que son classement s’en ressentira…

« Plus encore que nous, de Gaulle s’en est vite avisé, mais rien dans son comportement ne le montre. Il garde tout son calme, toute sa maîtrise de soi, répondant avec mesure, expliquant avec méthode et se gardant, comme il peut craindre qu’on ne l’y pousse, de manifester quelque mauvaise humeur.

« Mais plus serein apparaît de Gaulle, plus nerveux se montre le colonel. Sa poudre est mouillée, ses chausse-trapes évitées… C’est alors que lui vient l’idée de cette dernière flèche, qui est, en fait, l’aveu de sa défaite, tant la question est dérisoire et hors de propos :
– Où sont donc les trains de combat du régiment de gauche de votre division de droite ? »Tournant à peine la tête vers son chef d’état-major :
– Châteauvieux, dit de Gaulle, veuillez répondre.
« Et le colonel, furieux :
– Mais c’est à vous que je pose la question, de Gaulle !
– Mon colonel, reprend celui-ci d’une voix égale, vous m’avez confié les responsabilités d’un commandement de corps d’armée. S’il me fallait assumer, par surcroît, celles de mes subordonnés, je n’aurais plus l’esprit assez libre pour remplir convenablement ma mission : « de minimis non curat praetor. ».. Châteauvieux, veuillez répondre au colonel.
« Ce dernier doit faire un violent effort pour dominer sa colère, puis il conclut, très sèchement :
« – C’est bien. Nous savions que vous considériez bien des tâches au-dessus de vous… Je suis maintenant fixé. »

Anticonformiste, élève rétif qui entend faire « plancher » ses propres professeurs, de Gaulle est l’homme du défi. Il ressemble toujours à un grand chêne dressé dans la forêt. Il affronte, il attire les orages. Il défend ses idées avec courage, à ses risques et périls, puisque le voyage terminal d’état-major, équivalent marginal de l’examen de sortie, a pour objet principal de permettre le classement des élèves. L’honneur échu à de Gaulle de commander un corps d’armée représente un hommage périlleux. A cet élève qui le prend de haut, l’épreuve s’élève à la dimension du ton magistral.

Pétain trouvait les critiques envers de Gaulle particulièrement sévères. Il proposera alors de rectifier la note de Charles de Gaulle. Ce qui fût fait.


[1] Moyrand est un soldat de qualité, d’une honnêteté intransigeante. Grand, mince, le nez busqué, de fière allure, de caractère un peu sombre, il ne communique pas aisément avec ses élèves. La tendance à la nervosité s’accroit lorsque le colonel rencontre des contradicteurs

De Gaulle et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

De la liberté des nations à la fraternité universelle

par Raphaël DARGENT

De référendums en dissolutions, du discours de Brazzaville à l’indépendance de l’Algérie, la politique de Charles de Gaulle obéit à un principe directeur : la souveraineté nationale et populaire. Ainsi, loin de tout césarisme ou de nostalgie de l’Empire français, le Général apparaît-il comme un authentique démocrate et un homme de paix.  Mieux : en se faisant le héraut de la liberté des nations, il servit la grandeur de la France.

Longtemps on fit de François Mitterrand un moderne et de De Gaulle un homme du passé. Longtemps on accusa, à la suite de l’auteur du Coup d’État permanent, le Général d’être tenté par le pouvoir personnel, absolu et autoritaire tel Louis XIV ou Louis Napoléon Bonaparte, quand plus tard c’est lui, de Gaulle, qui démissionna en 1969 dès le premier désaveu populaire et que c’est l’autre, François Mitterrand, qui préféra « la cohabitation » à la démission en 1986, refusant ainsi la sanction populaire. Qui était le plus respectueux du peuple ?  Longtemps on fit mine d’oublier, sous le règne mitterrandien, que c’est le Général qui permit l’indépendance de l’Algérie en 1962, et que François Mitterrand, quelques années plus tôt, alors ministre de l’Intérieur sous la IVe République, répétait à l’envi : « L’Algérie, c’est la France ». Qui était le plus attaché à la liberté des nations ? Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre de justice : de Gaulle apparaît pour ce qu’il fut, c’est-à-dire un démocrate et un humaniste. Toute la classe politique, à la suite des Français, le redécouvre. Á tel point que bien peu d’hommes – et de femmes ! –  politiques socialistes se réclament actuellement du « mitterrandisme » quand nombre d’entre eux, en quête d’une haute caution morale, n’hésitent plus à se référer à Charles de Gaulle. Aujourd’hui, c’est de Gaulle qui appartient au XXIe siècle et c’est Mitterrand qui est en passe d’être oublié. C’est dire si le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe d’indépendance et de démocratie, principe au cœur de la pensée du Général, redevient, après une éclipse de trente ans, notre contemporain.

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Le(s) plan(s) Fouchet (1961-1962)

Contexte : entre juillet et septembre 1960, Charles de Gaulle s’entretient avec l’ensemble de nos partenaires européens de la question et des objectifs de l’organisation politique de l’Europe.

Cette initiative est à l’origine, en février 1961, de la création par les Six d’une commission d’études, présidée par le gaulliste Christian Fouchet (« commission Fouchet »), dont le rôle sera de présenter des propositions destinées à donner « un caractère statutaire à l’union de leurs peuples » (conférence de Bonn, 18 juillet 1961). En fait, seule la France présentera publiquement un projet structuré d’union politique.

Ce projet de Traité établissant une Union d’États, dit plan Fouchet, stipule dans son article 1er :

« Il est institué par le présent traité une Union d’États, ci-après désignée par le terme « l’Union ». L’Union est fondée sur le respect de la personnalité des peuples et des États membres : égalité des droits et des obligations. Elle est indissoluble. »

Article 1 du plan

Il existe cependant trois versions de ce projet ou plan Fouchet. Une première version du plan Fouchet est en effet rendue publique le 3 novembre 1961. Une deuxième version est ensuite officieusement transmise à nos partenaires européens le 13 janvier 1962. C’est toutefois une troisième version du plan Fouchet qui est rendue publique par la France le 18 janvier 1962. Or cette dernière version du plan Fouchet est en retrait par rapport aux deux versions précédentes, à la suite de modifications opérées par Charles de Gaulle le 17 janvier 1962.

a) Les institutions prévues par le plan Fouchet sont les suivantes : un Conseil des chefs d’État et de gouvernement et trois comités des ministres : Comité des ministres des Affaires étrangères, Comité des ministres de la Défense et Comité des ministres de l’Éducation nationale[1] ; une Assemblée parlementaire européenne consultative, institution commune avec la Communauté européenne ; une Commission politique, composée de hauts fonctionnaires appartenant à l’administration des Affaires étrangères des États membres, avec une présidence tournante parallèle à celle du Conseil des chefs d’État et de gouvernement. Il ne s’agit donc pas, contrairement à la Commission européenne, d’un secrétariat général permanent à caractère supranational. Une révision générale du traité est enfin prévue au bout de trois ans (article 16), avec notamment pour objectif l’établissement de politiques étrangère et de défense unifiées (et non plus seulement communes)[2] et une réorganisation des institutions (article 17). Le plan Fouchet est cependant rejeté, la rupture définitive entre la France et ses partenaires européens s’effectuant le 17 avril 1962 autour de trois points. :

la défense européenne et l’Otan,
au niveau des institutions : une Europe supranationale ou une Europe des États ?
l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE.

Le premier point est la référence à l’O.T.A.N., rejetée par la France. L’article 2 de la première version du plan Fouchet est ainsi rédigé :

« (…) parvenir, dans les questions qui présentent un intérêt commun pour les États membres, à l’adoption d’une politique étrangère commune ; assurer par une étroite coopération des États membres dans les domaines de la science et de la culture, l’épanouissement de leur patrimoine commun, la sauvegarde des valeurs qui donnent son prix à la civilisation, contribuer ainsi dans les États membres à la défense des Droits de l’Homme, des libertés fondamentales et des démocraties ; renforcer en coopération avec les autres nations libres la sécurité des États membres contre toute agression grâce à l’adoption d’une politique commune de défense. »

Or dans la deuxième version du plan Fouchet il est explicitement fait référence à l’O.T.A.N. : « … en coopération avec les autres nations libres qui contribueraient au renforcement de l’Alliance atlantique… ». Une référence à l’O.T.A.N. que Charles de Gaulle supprime dans la troisième version du Plan Fouchet.  

Le deuxième point de rupture entre la France et ses partenaires européens concerne la réorganisation des institutions. Pour quelle Europe ?

La première version du plan Fouchet prévoit en effet que la révision du traité de l’Union doit avoir pour objectif une centralisation des institutions de l’ensemble des communautés européennes existantes au sein de l’Union. Or la deuxième version du plan Fouchet ne parle plus de centralisation au sein de l’Union mais de coopération entre les institutions des communautés européennes et de l’Union. Dans la troisième version du plan Fouchet Charles de Gaulle opère en outre deux autres modifications. D’une part il ajoute aux buts de l’Union (politique étrangère, politique de défense, politique culturelle et scientifique) la politique économique, ce qui touche donc aux domaines d’action des communautés européennes préexistantes. D’autre part il supprime dans l’article 17, consacré à la réorganisation des institutions de l’Union, la phrase suivante : « dans le respect des structures prévues aux traités de Paris et de Rome instituant les communautés européennes ».
De Gaulle rejette toute impossibilité de modifier le contenu des traités antérieurs.

Charles de Gaulle espère en effet profiter de cette révision institutionnelle pour d’une part soumettre les communautaires européennes thématiques à l’Union européenne politique, et d’autre part réorienter une intégration européenne supranationale vers une construction européenne à caractère intergouvernemental :

« … les organismes supranationaux qui ont été constitués entre les Six et tendent inévitablement et abusivement à devenir des super-États irresponsables, seront réformés, subordonnés aux gouvernements et employés aux tâches normales de conseil et aux tâches techniques. »[3]

« Si nous parvenons à faire naître l’Europe de la coopération des États, les Communautés sont ipso facto mises à leur place. C’est seulement si nous ne parvenions pas à faire naître l’Europe politique que nous en viendrons à nous en prendre directement aux premiers fruits de l’intégration. »[4]

« … le Conseil des ministres a confirmé la volonté de la France de promouvoir entre elle-même, l’Allemagne, l’Italie, la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, l’organisation des coopérations d’ensembles absorbant notamment les domaines particuliers où leur solidarité commence à s’instituer et visant une union effective des Six États dans l’ordre de la politique, l’économie, la culture et la défense. »[5]

Or les partenaires européens de la France exigent que soit respectée l’intangibilité des structures communautaires existantes[6]. Les partisans d’une Europe supranationale et les atlantistes (notamment les gouvernements de la Belgique et des Pays-Bas) ne peuvent en outre pas accepter une telle remise en cause du caractère supranational de l’intégration européenne[7]. Les propos de Paul Henri Spaak sont clairs : « L’Europe sera supranationale ou ne sera pas« .

Enfin, le troisième point de rupture entre la France et ses partenaires européen concerne la candidature de la Grande-Bretagne.

La Belgique et les Pays-Bas posent en effet comme préalable à toute union politique de l’Europe l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté économique européenne (C.E.E.). C’est le célèbre dilemme de Paul-Henri Spaak : « Si vous ne voulez pas l’intégration, alors il faut la Grande-Bretagne et si vous ne voulez pas de la Grande-Bretagne, alors il faut l’intégration. Il nous faut l’un ou l’autre. Nous ne pouvons pas nous trouver sans l’intégration, ni sans la Grande-Bretagne » [8].

Notes

[1]  La première version du plan Fouchet prévoit uniquement un Conseil se réunissant tous les quatre mois au niveau des chefs d’État ou de gouvernement, et dans la période intermédiaire au niveau des ministres des Affaires étrangères.
[2]  La première version du plan Fouchet ne prévoit qu’une politique étrangère unifiée ; dans la deuxième version est ajoutée une politique de défense unifiée, sujet fondamental pour Charles de Gaulle.
[3] Entretiens de Rambouillet avec Conrad Adenauer, 30 juillet 1960.
[4] Instructions données au Premier ministre Michel Debré. Lettres, Notes et Carnets 1958-1960, page 399. Ceci annonce la crise de la « chaise vide » de 1965-1966.
[5] Compte-rendu du Conseil des ministres, 17 janvier 1962.
[6]  Le 8 avril 1965 sera signé un traité instituant un Conseil et une Commission uniques pour les communautés européennes ; ce traité de « fusion des exécutifs » entre en vigueur le 1er juillet 1967.
[7]  Le Premier ministre belge, Paul-Henri Spaak, déclare notamment le 10 janvier 1962 que « l’Europe sera supranationale ou ne sera pas ».
[8] Il convient de souligner la contradiction entre la volonté simultanée de construire une Europe supranationale et d’élargir la Communauté économique européenne (C.E.E.) à la Grande-Bretagne (Cheval de Troie des USA dans la CEE), qui refuse alors, comme la France, toute intégration supranationale.

Un tsunami politique digne de la grandeur de la France

Dans un monde divisé par la guerre froide,Charles de Gaulle reconnait la nouvelle Chine de Mao Zedong. Premier pays occidental à établir des relations avec la Chine, les Chinois apprécient cette démarche de la France et du général de Gaulle.

De Gaulle reconnait la Chine.

Un bref et sobre communiqué publié simultanément à Pékin et à Paris le 27 janvier 1964 annonce l’instauration de relations diplomatiques entre la France et la Chine.
Lors de sa conférence de presse du 31 janvier suivant, le général de Gaulle justifie sa décision par le “poids de l’évidence et de la raison”.
Cette nouvelle eut l’effet d’un “tsunami politique” dans les chancelleries. La France, par le Général, confirme à la face du monde sa volonté d’avoir sa propre politique indépendante.

Une longue démarche volontariste

Cette reconnaissance est l’aboutissement d’une longue démarche comme le précise le général de Gaulle dans une note datée de janvier 64 (Lettres, notes et carnets) à Jacques de Beaumarchais ambassadeur : « Cette question avait été abordée par le maréchal Tchen Yi dans les conversations que j’avais eues avec lui à Genève en 1962, à l’occasion de la Conférence sur le Laos. Elle a été reprise il y a peu de temps lors du voyage que M. Edgar Faure a effectué en Chine sur l’invitation du gouvernement de Pékin ».

Mais les consignes sont claires tant les discussions ont été âpres : « De part ni d’autre il ne peut être question de poser des conditions. Il s’agit donc essentiellement de définir une procédure : la plus simple semble être la meilleure. Il suffirait d’annoncer par un communiqué la décision prise d’un commun accord par les deux gouvernements. Ce pourrait être un communiqué conjoint, ou deux communiqués identiques publiés simultanément dans les deux capitales. Le texte mentionnerait simplement la décision d’établir des relations diplomatiques et d’échanger très prochainement des ambassadeurs. »

Un objectif : s’émanciper des contraintes de la guerre froide

Le témoignage concret de Claude Chayet, chargé par le général de Gaulle d’ouvrir l’Ambassade de France à Pékin témoigne et insiste sur l’importance d’une telle décision politique. La reconnaissance de la Chine communiste, « a été dans l’ordre politique un tsunami, une gigantesque nouvelle qui a secoué toutes les chancelleries, qui les a pris presque de court. Nous vivions une situation normale, établie et subitement voilà un des grands acteurs de l’époque qui décide tout seul et sans en avertir personne de reprendre les relations diplomatiques avec la Chine. »

En Chine, la reconnaissance Française est considérée comme une « explosion nucléaire diplomatique ».  Zhang Xichang, chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, fort de sa longue carrière diplomatique, témoin direct, qualifie cet événement de « portée historique » et affirme : « Dès 1949, il y avait des contacts officiels ou officieux entre la Chine nouvelle et la République française, malgré l’absence de relations diplomatiques. Au milieu des années 50, il y eut quelques sondages officieux de la part des autorités françaises sur certains arrangements transitoires d’ordre économique, culturel ou consulaire. Cependant, avant 1963, aucun gouvernement, aucun homme politique français n’a pris de contact officiel ou officieux avec le gouvernement chinois en vue de la normalisation de nos relations ».

La Mission d’Edgar Faure

Zhang Xichang ajoute : « …le 22 octobre 1963, un invité mystérieux arriva à Beijing, sans titre, ni dignitaire officiel ni diplomate, qui hébergeait à la Résidence des honneurs d’Etat Diaoyuatai dans un beau quartier ouest de la capitale. Edgar Faure (ancien président du Conseil des ministres de France), désigné comme envoyé du Général de Gaulle avait la mission de faire des démarches visant à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine sous la direction du président Mao Zedong.

« En qualité de chargé du Service de France au Ministère chinois des Affaires étrangères, j’allais à la rencontre de M. Faure à la frontière entre le continent et Hongkong. Il était porteur d’une lettre manuscrite du Président de Gaulle. Au lieu d’écrire au gouvernement chinois que la France ne reconnaissait pas encore, le Général de Gaulle se contenta d’écrire à Edgar Faure lui-même, mais, en fait, le vrai destinataire était le gouvernement chinois. Cette lettre « personnelle », sans donner un mandat officiel à Faure, était destinée à l’investir des pouvoirs nécessaires pour entrer en négociation avec nos dirigeants au sujet de l’établissement de relations diplomatiques. »

Taïwan, une épine dans le pied

En effet, Taïwan, Rpublique de Chine, opposée et revendiquée par la Chine populaire, reconnue par des Etats au nombre desquels la France, est un obstacle majeur dans les négociations. La Chine populaire refuse toute idée de création de « deux » Chine. Finalement, Edgar Faure et ses interlocuteurs chinois rédigent une version acceptée par le président Mao.

Et Zhang Xichang entrevoit alors une issue favorable du côté de Paris. Effectivement, après le retour d’Edgar Faure, le Président de Gaulle donna une suite positive à l’affaire et le document signé par les deux parties en Chine fut rendu officiel.

Pour la France, une seule Chine

Le 6 février, le général de Gaulle, dans une note adressée à MM. Pompidou et Couve de Murville, indique que « du point de vue international il n’y a qu’une Chine » et que cela implique « de ne pas reconnaître le statut diplomatique de Taïwan. »

Le 10 février suivant, le maréchal Chiang Kai-Shek, Chef du Gouvernement chinois de Taïwan, rompt les relations diplomatiques avec la France.